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2013-05 / NUMÉRO 83   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Vers la lumière
Après la parution en 2007 de son œuvre poétique complète, Tahar Ben Jelloun revient avec un recueil où la réflexion l’emporte souvent sur la poésie. La lumière y est souveraine et la pensée pleinement affective.

Par Ritta Baddoura
2012 - 06
Tahar Ben Jelloun, couronné par le prix Goncourt, a tracé les textes de son dernier recueil avec la sagesse du cœur et de l’âge. Que la blessure se ferme cherche la lumière dans les plaies de l’âme et de la pensée penchées sur leur image propre et sur celle du monde dans le miroir. Ce miroir – qui revient très souvent dans cet ouvrage – est quelquefois « le plus cruel » lorsqu’il renvoie l’image « des yeux quand la lumière les a abandonnés (…) Deux trous profonds comme le puits de l’enfance ». La quête de la lumière, fil conducteur du recueil, est clairement élaborée dans Lumière sur lumière, première et sublime partie dédiée au grand soufi al-Hallaj et à Fès, la ville natale de Ben Jelloun. Les poèmes ciselés avec justesse sont une méditation sur la vérité et sur la dissolution du mot et de la chair jusqu’à la fusion suprême avec le divin.

« Lumière absolue/ Feu blanc et origine de la question/ À l’intérieur de la source/ Traverser le mur/ Atteindre la niche/ Et faire ses ablutions avec la pierre du temps. »
« On remonte la page/ On suit la phrase/ On est choisi par le mot/ dit à l’infini/ jusqu’à l’apparition du visage de l’Aimé. »

D’autres parties de l’ouvrage suivent la lumière lorsqu’elle se fait point blanc au bout du tunnel, parce que l’amour a fait place au désamour. À partir de sa honte et de sa pudeur, le poète ouvre grands les yeux sur le « meurtre tranquille » qui suit l’abandon. Ses poèmes sonnent un brin trop sentimentaux dans leurs effusions. Quelque chose d’attendu se dégage parfois des vers et peine à étonner ou marquer durablement le lecteur. La lumière, en ronds de clarté sur les vitres grises de la vie, apparaît aussi dans la dernière grande partie intitulée Paradoxes. Au gré d’une centaine d’aphorismes, Ben Jelloun s’exprime sur des thèmes variés notamment le Mal, l’âge, l’amour, la poésie, la douleur, l’islam, la mort, l’imagination. Sa réflexion robuste s’imprègne d’humour acide et de curiosité affectueuse.

« Le jour où le minaret s’est écroulé, on a pendu le coiffeur./ Pourquoi le pauvre homme a-t-il payé de sa vie un minaret qui tombe ?/ Il paraît que c’est de l’humour chez le fanatique. »

Que la blessure se ferme est habité d’humanisme et d’altérité. Pas ou peu de recherche formelle : les vers libres alternent lyrisme de facture classique et méditation subtile. La traversée poétique est celle de la tempérance ; même les fulgurances de Lumière sur lumière sont intérieures et nimbées de mystère. Un poème délicieux : Amine, mon fils trisomique dessine une clairière de fraîcheur et d’émotion pure aux vers si spontanés qu’ils n’ont nul besoin de tendre vers la lumière, puisqu’ils boivent à sa source.

« Écorce d’un fruit rare/ Il est le fruit de toutes les saisons/ Qui réchauffe nos cœurs par sentences d’amour/ Une liberté qui nous ravage et nous étonne./ (…) Il est le rêve arraché à une aberration/ (…) Nous rappelant que la vie est une source chaude et contradictoire/ Belle à prendre dans l’impatience et sans chaînes/ (…) Il est celui dont on se souvient avec le sourire d’une rivière qui le berce/ Jardinier aux compétences multiples, il trouve l’herbe rare faite pour guérir/ (…) Être solaire, infiniment neuf à toutes les émotions/ Nulle disgrâce ni défaut de fabrication/ (…) Il montre le chemin parce qu’il est du mystère/ (…) Il est celui qui marche devant et que nous suivons. »

 
 
 
 
D.R.
« Le jour où le minaret s’est écroulé, on a pendu le coiffeur. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Que la blessure se ferme de Tahar Ben Jelloun, Gallimard, 2012, 142 p.
 
2013-05 / NUMÉRO 83