Par Ritta BADDOURA
2012 - 06
Villes, suivi de Journaux, ouvrage consacré aux poèmes de Paul Blackburn dans leur version française – une première ! –, a clôturé en beauté l’année 2011 chez José Corti. Paru en 1967, Villes constitue l’ouvrage majeur du poète américain sur les treize publiés de son vivant et rassemble tout ce qu’il a écrit entre les années 50 et 60. Villes se place sous le signe du voyage au pouls des villes : d’abord New York, sa ville d’élection et lieu privilégié de ses déambulations ; puis Paris et Toulouse où il se rend dans la mouvance de Pound pour un travail sur les poètes troubadours ; suivent Málaga et Barcelone, qui le soulageront de son mépris pour son séjour français avant qu’il ne retrouve à nouveau New York.
« Un dernier regard/ le métro démarre lentement, trop/ lentement, elle reste là,/ jambes écartées sous un manteau noir de fausse fourrure, elle/ reste juste là, sans fin, ne choisissant/ ni une direction ni l’autre (…). »
Fin 1967, Blackburn se met à écrire des poèmes au jour le jour. Ces quelques années précédant sa mort en 1971 des suites d’un cancer de l’œsophage semblent lui apporter un bonheur tranquille par la présence de Joan et la naissance de leur fils. Tous deux apparaissent fréquemment dans les poèmes de cette période qui resteront inédits jusqu’à ce que R. Kelly les assemble dans un ouvrage posthume sous le titre de Journal. Villes, suivi de Journaux (pour la version française), propose ainsi une plongée émouvante dans l’univers d’un poète qui participa au modernisme américain mais avec quelque chose qui dépasse le rattachement à un courant ou à un genre, quelque chose d’étrange et de simple à la fois, de tendre et de cru, de magique et de sobre, quelque chose que la traduction française, pourtant sérieuse, égare malheureusement quelquefois.
Paul Blackburn écrit comme il marche dans les paysages urbains, campagnards ou marins. Il écrit aussi comme il marche avec ses yeux, ses oreilles, ses narines, sa peau et ses pensées. Il retient les sensations qu’il dispose sur la feuille blanche dans la vibration et le mouvement immédiats. Face à son poème, le lecteur est saisi par une atmosphère qui l’englobe et lui communique un goût et un sens indicibles autrement. C’est chose rare.
« Dès le premier choc des feuilles leur alliance/ avec l’amour, comment ça va ?/ Pages qu’on écrit et déchire/ Quelqu’un dans son trois-quarts s’assoit sur une colline et attend/ Ce n’est pas le printemps, peut-/ être n’est-ce jamais le printemps/ peut-être est-ce le bout blessé de l’été/ la tendre première brise de l’automne/ la première pluie fraîche de l’automne sur le parc/ et sur ces gens qui le traversent/ La fille, elle pense :/ la vie est ces pronoms/ l’homme : demander / répondre/ accepter/ oiseau-vie. renne-mort/ La vie n’est que verbes, voyelles et verbes/ Ils sont tous les deux mouillés/ Si c’est de l’amour, alors il faut faire/ l’amour, autrement laisser tomber/ “Créer la situation / voilà de l’amour/ et l’éviter, voilà encore/ De l’Amour” (…). »
Le travail de l’architecture du poème chez Blackburn semble, à la lecture, émaner d’affinités intuitives et sauvages. Il écrit l’anatomie des villes et des paysages dans un usage certes élaboré de la typographie et de la ponctuation, mais toujours habité de naturel. Ce travail de l’esthétique et de la spatialité s’inscrit dans la lignée des poètes du Black Mountain College dont il fut proche, et dans celle de poètes comme Pound, Olson et W. C Williams. Aussi, Blackburn, né en 1926, a traduit parmi les grands auteurs de la littérature espagnole tels Cortázar et Lorca, et a inspiré nombre de poètes américains, tant par ses écrits et ses traductions que par sa présence sur la scène littéraire, organisant rencontres, lectures et échanges.
« Toute preuve par les oiseaux est étrange / contre un ciel bleu glacé, quelques mouettes/ si silencieuses, le/ bruit de leurs ailes et c’est tout, elles/ glissent dans le sillage des/ bateaux, sérieuses,/ hautes, criant, ou surréalistement/ calmes,/ Et./ dans le corps et les ailes de chaque oiseau./ sont. vont/ DES NUAGES D’ÉTÉ/ HAUTS ET/ VIFS SUR L’HORIZON/ ou bien la neige . »
Blackburn veut écrire la vie telle qu’elle est. C’est ce qui frappe dans la veine autobiographique de ses poèmes. Le poète devient les directions des avenues, les rues, les recoins des parcs, les ponts, les bars, les passants et le point de croisement et décroisement des jambes superbes d’une inconnue dans le métro ; il devient la ville, la mouette, le babillement de son fils, la température de sa femme qui dort. Il ne cherche ni à dénoncer ni à analyser, encore moins à embellir, à amplifier ou à structurer. Mais à recréer dans son poème la simultanéité des petits événements intérieurs et extérieurs dans lesquels baigne tout être ; en somme tout ce qui lui arrive. Ainsi son poème s’écrit comme on parle dedans soi, ou tout haut sans manières ; similaire aux pensées et aux bruits qui vous parviennent sans prévenir. Comme toutes choses qui (vous) arrivent dans la vie, son poème (vous) arrive.