FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2019-11 / NUMÉRO 161   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Poésie
Bassam Hajjar, États de la poussière
Lire Hajjar est hypnotique alors même que sa poésie se nourrit d’ombres et de rien. Poète de l’absence, du processus et du passage, il désagrège le monde en états divers de la poussière jusqu’à décliner les nuances du vide. Puis il s’absente pour que le monde existe dans son poème.

Par Ritta BADDOURA
2011 - 12
Tu me survivras, paru chez Actes Sud-Sindbad/ L’Orient des livres, offre pour la première fois au lecteur la traduction en langue française des poèmes de Bassam Hajjar. La préface de cette anthologie, signée Abbas Beydoun, esquisse un portrait croisé de Hajjar et de la poésie hajjarienne, dans une connivence fervente, un respect tendre et digne envers le génie poétique que fut Hajjar. Cette anthologie, hommage posthume et assurément admiratif fait par les poètes et intellectuels amis de Hajjar, est bel et bien un présent posé sur l’absence du poète libanais décédé en 2009 : offrande à la mémoire d’un homme discret et érudit ayant maîtrisé l’art d’habiter l’ombre plutôt que le corps dont l’ombre procède. Offrande au lecteur qui ne peut que réaliser le manque qu’il a eu, sans le savoir, de ces poèmes avant d’en avoir eu connaissance.

« C’est l’état de celui qui a habité sur le bord, il ne tombe pas, mais sa plus forte espérance est de tomber lourdement vers la légèreté de ce qu’il ignore. (…) J’étais mort, le calme autour de moi m’enchantait, ainsi que l’absence qui était devenue mon lieu, et l’obscurité qui m’avait bien accueilli (…) et la poussière n’est pas du temps, comme je l’ai cru, elle n’est pas un lieu, comme je l’ai également cru, mais l’état où se sont installés les épines et les arbres, où se sont installés ceux qui partent vers une attente, vers un vœu d’attente dont l’attente ne passe pas. (…) Et j’attends. Je n’ai que l’attente d’elle. J’y habite./ Son absence n’est pas du temps. C’est le lieu où je ne suis pas. Bien que je ne sois nulle part ailleurs. (…) Parmi les instants, chaque instant n’est pas le temps. Seulement les plaisirs d’un moment éphémère, et il me sera donné d’exister comme il ne l’est à aucun être./ Hormis cela, il n’y a qu’états de la poussière. »

Auteur de douze recueils de poèmes, journaliste, fin connaisseur de la langue arabe, féru de philosophie et de roman mondial, Bassam Hajjar fut aussi un traducteur exceptionnel qui a donné à lire en arabe près de soixante œuvres signées Echenoz, Kawabata, Borges et Heidegger pour ne citer que ceux-là. L’écriture de Hajjar est telle qu’elle est à la fois ce qu’il y a de plus simple et de plus complexe, de plus familier et de plus étrange, de plus classique et de plus novateur. Il s’exerçait par son poème à habiter l’absence ; non seulement celle des objets et des êtres chers, mais avant tout son absence propre. Sa poésie quant à elle se démarque par un talent unique et émancipé de tout ce que la poésie arabe contemporaine a offert de meilleur. L’éditeur et le préfacier de Bassam Hajjar concentrent la poésie hajjarienne autour d’un thème unique, celui de la maison, voire de la chambre ou même de la porte de la chambre au seuil de laquelle le poète rend présent le monde avec ses bruits, ses gens et ses souvenirs. Le thème unique du lieu rétréci est aussi le thème de la mort. Bassam Hajjar fait que s’absente même l’absence, alors il la rétrécit et l’anéantit pour que ne reste d’elle que sa douleur puis seulement l’absence de cette douleur. C’est ce vide-là qu’il inscrit, le vide que laisse la présence quand elle a fini d’imprégner le monde. L’écriture de Hajjar procède d’une réflexion assidue dont la philosophie n’est pas sans rappeler la pensée extrême-orientale. 

« Comme si quand nous partons, c’était la maison qui nous quittait,/ (…) Qui est l’absent ?/ Les choses sont à leur place sauf toi/ les choses sans toi/ te cherchent là où tu n’es pas./ (…) car les maisons que nous quittons/ délaissent leurs murs/ leurs seuils, leurs entrées surpeuplées de vide,/ et les maisons nous quittent/ et nous revenons habiter leur absence. »

Étonnamment, ce n’est pas seulement une poétique ou une philosophie du thème unique que nous avons perçues à la lecture de cette anthologie d’ailleurs si finement traduite par Nathalie Bontemps qu’elle trouble un peu la langue française par sa tessiture. Bassam Hajjar est aussi le poète du rêve, de l’illusion, des grands espaces, de la ville, des humeurs, des natures mortes et des passants qui passent. Il est aussi le poète des mains délicates : celles de l’aimée, de la petite fille, du père, de l’inconnu sur la pierre tombale. Seulement la manière de Hajjar de dire et vivre l’amour est si différente de ce qui est communément attendu que le thème se voile dans son écriture et se mêle aux états de la poussière. 

« Petites sont tes mains, mais elles contiennent mon corps tant il s’est amenuisé, tant tu es présente dans mon absence. Je n’ai pas peur à présent qu’un rêve gris m’emporte vers un gouffre sans fond, je sais que la paume de ta main droite m’ouvre une porte vers le double de la lumière, et que mon visage conserve, comme un embrasement, le contact de ta paume gauche. Étais-je absent à ce point ? Je veux dire que je ne trouvais personne pour me conduire vers mon sommeil. (…) Il a suffi que tu soulèves, d’une caresse, le marbre du lourd sommeil. Et que tes mains m’emportent, pas tant que ça, juste à la mesure à laquelle je vis. Il a suffi que tu essuies mes lèvres du bout de ton index pour que parler cesse de me faire souffrir. »

La poésie en somme est possible chez Hajjar par la médiation de l’amour. Seulement même essentiel, l’amour ne maintient pas le poète au bout du fil ténu de l’existence. Car il préfère la solitude et la douleur au bonheur puis délaisse même sa souffrance pour se séparer de toutes passions. Le poème de Hajjar est une méditation sereine à partir du vide car c’est de là seulement qu’un véritable témoignage sur l’existence est pour lui possible. Un aveu si dense que le lecteur s’y sent collé comme contre une porte, puis comme contre un arbre ou un corps chaud, sans qu’il ne puisse pour autant expliquer ou dire ce qu’il a au fond de lui assurément saisi.




 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Tu me survivras de Bassam Hajjar, anthologie poétique traduite de l’arabe par Nathalie Bontemps, Actes Sud-Sindbad/ L’Orient des livres, 2011, 176 p.
 
2019-11 / NUMÉRO 161