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Poésie
Louanges au Prophète
L’éloge du Prophète dans la poésie vit le jour du vivant même de Mohammad. La belle anthologie savamment compilée, analysée et traduite par Idris de Vos propose une vision édifiante de l’évolution de ce thème sacré. Un concentré de ferveur spirituelle et de prouesse poétique.

Par Ritta Baddoura
2011 - 09
L’éloge du Prophète est un thème de la littérature arabe alliant les éléments traditionnels du panégyrique, de l’effusion lyrique de la poésie amoureuse, de la ferveur religieuse et de l’aspiration mystique des soufis. Les poèmes qui figurent dans cette anthologie qui lui est consacrée comprennent des florilèges de l’époque classique et de l’époque moderne, mais aussi des textes plus célèbres signés Nabhani, Ka’b ibn Zuhayr auquel on doit le fameux poème intitulé Burda – ou Tunique – qui servit dès lors de modèle principal au genre, ou encore Busiri grâce auquel l’art de la Burda atteignit son summum au XIIIe siècle. Le thème de l’éloge du Prophète connut à ses débuts l’influence de la poésie profane, puis il s’imprégna de la veine mystique, les poètes l’ayant abordé étant pour la majorité des soufis. Ainsi, les vertus du soufisme : transcendance, combat intérieur et amour, inversèrent les tendances vénales de l’héritage profane en une quête vertueuse.

«  Bénie sois-tu noble lumière/ Toi qui infus en tout foyer/ De ta présence aimée éclaire ;/ Tu es, Ô divin envoyé/ Une lumière cristallisée/ Tu vins lumière sur lumière/ Le saint Coran nous révéler/ L’huile tu es, le feu, le verre :/ Une lumière équilibrée. »
Cheikh ‘Alawi

L’éloge du Prophète en tant que genre s’est développé très loin des cours des califes et des gouverneurs. La raison en est simple : si les poèmes, en particulier ceux dont la thématique est le panégyrique, étaient soumis à l’appréciation des puissants, moyennant récompenses et honneurs, l’éloge de Mohammad ne pouvait bien évidemment faire l’objet d’un commerce quelconque. Ainsi nulle trace poétique de ce genre ni dans les écrits des poètes officiels des cours ni dans ceux des poètes arabes les plus célèbres. « Est-ce parce que cette forme d’éloge, contrairement aux autres, ne leur rapportait rien ici-bas ? » suggère Idris de Vos. Certains compilateurs des poèmes sur ce thème et nombre de critiques avancent quant à eux que les poètes n’ayant pas abordé ce thème ont reculé face à la difficulté de l’épreuve, ou se sont trouvés dénués du concours divin – Tawfiq – lequel seul peut leur permettre de s’aventurer en des territoires réservés à ceux que Dieu choisit.

« Tu te dispenserais de mes flatteries toutes/ Dont les emphases rien à ta gloire n’ajoutent/ (…) Si les célébrations de nos voix altières/ En leurs plus doux accents remplissaient ciel et terre/ Nous ne recenserions de tes vertus profondes/ Dans nos seaux étriqués que quelques gouttes d’onde/ (…) Cependant je te sais altruiste et indulgent:/ En bon Arabe, aussi, tu aimes que les gens/ Aient à ton attention quelques mots diligents. »
Nabhani

Tous les poètes qui se sont adonnés au redoutable exercice poétique qui est celui de louer le Prophète partagent, selon Idris de Vos, un sentiment profond d’embarras et de désarroi face au rang où l’islam place Mohammad révéré à l’extrême. Ainsi le courage, le talent poétique et l’amour profond qui soutenaient toute entreprise de louange se trouvèrent souvent pris au piège de la répétition qui est l’un des aspects principaux de l’éloge du Prophète. Ces poèmes « réduits à énoncer les hauts faits et à recenser les miracles » de Mohammad ne laissaient en vérité transparaître que peu de choses à son sujet. Là où la poésie, face à l’enjeu majeur de cette entreprise, réussit au mieux, c’est lorsque les vers se distinguent par une belle homogénéité ou lorsqu’ils parviennent, chose rare, à agrémenter l’habituel conformisme des éloges du Prophète par des images nouvelles.

«Eh ! Comment pourrait donc te cerner le langage ?/ Peut-on avec un seau assécher le rivage ?/ (…) L’Élu est si parfait qu’afin de le nommer/ On ne trouva de nom que celui de l’Aimé/ (…) Je ne sais, tant je loue ses traits d’un ton brûlant/ Est-ce un éloge ou bien un poème galant ! »
L’imam Busiri

Les métaphores empruntant à la lumière, à la mer et au parfum sont parmi les plus caractéristiques de l’éloge du Prophète. Les champs thématiques que les poèmes du genre explorent sont ceux de l’éloge des qualités physiques et morales de Mohammad, la sollicitation de son intercession auprès de Dieu, l’évocation nostalgique des lieux sacrés de l’islam, la défense de l’islam face aux accusateurs implicites, les élégies disant le désespoir face à un monde musulman peu fidèle à l’idéal mohammadien et même les louanges par certains poètes chrétiens des mérites du Prophète. Plusieurs poètes modernes, qui comptent parmi leurs rangs Nizar Qabbani, font dans leurs éloges l’apologie de divers préceptes islamiques, notamment ceux relatifs aux valeurs sociales. Ahmad Shawqi a dans ce sens écrit le notable poème intitulé Le précurseur du socialisme :

« L’État que tu fondas n’agrée ni ne tolère/ L’idée d’aristocrate ou bien de prolétaire/ Dieu seul est au-dessus et les hommes, en frères,/ Vont indistinctement sous Sa haute bannière/ (…) Quant à ta charité elle est une obédience : / Elle n’est motivée par la condescendance !/ Et l’aumône prescrite à tout individu/ Avare ou généreux, fait d’elle en soi un dû. »
Ahmad Shawqi

Éloges du Prophète est une anthologie de poèmes religieux donnant à lire différentes expressions poétiques à la gloire du Prophète dans leur évolution – formelle et thématique – depuis la naissance de l’islam à nos jours. La sélection éclairée des textes qui composent cette anthologie signée Idris de Vos donne à lire la foi musulmane magnifiée par la poésie.
 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Éloges du Prophète, Anthologie de poésie religieuse de , poèmes choisis, présentés et traduits de l’arabe par Idris de Vos, Actes Sud/Sindbad, 2011, 144 p.
 
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