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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Poésie en gants de boxe
Au Japon, on peut assister à un combat d’un genre tout à fait décalé : la boxe poétique. En petit short ou en habits de ville, de jeunes poètes s’affrontent sur le ring.

Par Ritta BADDOURA
2010 - 10
Pays de tous les extrêmes, en matière d’avant-garde comme en matière de tradition, le Japon n’a pas perdu le goût des mots. Si nombre d’ados transitent dans les grandes villes les yeux rivés sur l’écran de leur téléphone portable, c’est parce qu’ils téléchargent ou lisent le dernier « keitai shosetsu » : « shosetsu » signifiant roman et « keitai » portable. Nouveau genre mièvre et formaté pour certains, pour d’autres genre renonçant à la recherche romanesque pour privilégier le reflet sécurisant avec la réalité, le « roman portable » reste néanmoins d’un accès facile, léger, intimiste et surtout en résonance avec la réalité socioculturelle et affective des adolescents japonais. Et c’est cette idée de résonance qui retient notre attention : la littérature, en prose ou en vers, n’est pas reléguée aux oubliettes dans ce pays où l’éphémère tient du rêve végétal et des créatures artificielles. Bien au contraire, la littérature prend des allures techno et pop, et n’hésite pas à enfiler des gants de boxe pour sautiller follement sur un ring.

Le jury annonce le thème choisi, les rounds se suivent. Tournois internes dans les collèges et lycées, ou championnat national opposant les finalistes des tournois régionaux, les combats de « boxe poétique » rencontrent un succès phénoménal auprès de l’audience aux quatre coins de l’archipel. Lorsque les participants – il y a des tournois pour différentes catégories d’âge, autant pour les amateurs que les professionnels – ont épuisé leur réserve de poèmes déjà écrits et mémorisés, ils doivent improviser afin de vaincre l’adversaire. Ils sont réellement debout dans un ring de boxe, la salle est pleine à craquer et nombre de leurs compatriotes les regardent à la télévision. Ils doivent faire preuve d’originalité, de rapidité, d’aisance d’expression. Dans les collèges et lycées, ces tournois ont pour but d’encourager les élèves, non à devenir des génies précoces et incompris, mais à réfléchir par eux-mêmes, développer leur imagination, leur sens de l’expression et de l’écoute, à prendre plaisir aux mots et à la compétition, en dehors de la crainte des résultats scolaires.

La poésie au Japon est, depuis les temps anciens, un genre qui s’improvise. Le haïku, qui fut d’abord le hokku puis le haïkaï, est l’héritier d’une longue tradition née de joutes poétiques à la cour impériale du Haut Moyen-Âge. Aujourd’hui, la spécificité artistique nippone se forge entre autres à la fulgurance de l’univers manga, des jeux vidéo et du cinéma d’animation, elle exhibe l’effet atomique du dernier H. Murakami vendant à sa parution plus de deux millions d’exemplaires. Elle prône aussi la poésie comme sport insolite, combat à succès enthousiasmant des Japonais de tous âges : une poésie s’appropriant de nouveaux territoires, n’hésitant pas à s’aventurer là où discipline rimait auparavant avec violence et performance physique. Bref, cette poésie se réinvente, étonne par la dynamique de son imaginaire et les capacités de subversion dont elle infuse celles et ceux réceptifs à son mouvement : sur les rings japonais, ses coups de poing ne font de bleus qu’à l’âme.

 
 
 
2018-12 / NUMÉRO 150