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Roman
Docteur Pennac et Mister Daniel
Au sortir d’un coma, le célèbre écrivain a imaginé ce livre brillant, où il s’amuse à jouer avec la réalité et la fiction.

Par Jean-Claude Perrier
2020 - 02

C’est sur son lit d’hôpital, suite à un accident avec la méchante ampoule d’un projecteur de cinéma, que Daniel Pennac, de sortie du coma, a imaginé La Loi du rêveur, l’un de ses livres les plus espiègles, où l’écrivain mystifie d’abord son lecteur, puis démythifie son art et ses sortilèges. À moins qu’il ne s’agisse là d’une autre supercherie, et que ce diable de conteur ne nous piège encore au cœur de sa toile romanesque.

Ça commence comme un récit autobiographique d’initiation : c’est à dix ans, dans le chalet familial du Vercors, que le jeune Daniel Pennachionni (son nom pour l’état civil) s’est aperçu qu’il était écrivain, parce qu’il retranscrivait ses rêves et ses cauchemars à l’attention de Louis, son meilleur copain, son premier public. Lequel, bien sûr, succombait au bagout de son pote. Deux rêves, en particulier, revenaient en boucle. Daniel, dont la mère, un temps modiste à la mode avant de renoncer à son art pour élever sa marmaille, avait travaillé pour Fellini à Cinecittà, se voit en conversation avec le maestro Federico, son cinéaste favori. « J’aurais pu connaître Fellini ! » se dit-il. Dans un autre songe, devenu plongeur sous-lacustre, il retrouve un village englouti, où il reconnaît la maison de ses grands-parents, avec la cheminée en marbre du salon, et une statue de Saint-Sébastien au-dessus du lit de la grand-mère, dans la chambre.

Et c’est ensuite, devenu écrivain à succès grâce à sa saga de la famille Malaussène, et auteur d’une série pour la jeunesse, les Kamo (publiés dans la collection « folio junior », chez son éditeur Gallimard) qu’il écrit cela, un été, dans la cabane de son jardin du Vercors, celui de la maison de famille, entouré de tous les siens. Y compris ses petits-enfants turbulents. Sauf que tout cela n’est qu’illusion, supercherie. Roman, en un mot. Et Daniel Pennac, tel un prestidigitateur, accepte de révéler l’envers de son décor, tous ses meilleurs trucs. Aucun contact entre sa mère, femme de militaire demeurant au foyer pour s’occuper de ses fils, et Fellini. L’ami Louis n’a jamais existé, c’est un personnage des Kamo. On ne voit pas bien Pennac en scaphandrier. La modeste maison de sa grand-mère n’a jamais eu de cheminée en marbre. La ferme « familiale » du Vercors, c’est l’écrivain qui l’a achetée en 1995, et y ajouta sa fameuse cabane quinze ans plus tard ! Le seul élément qui soit authentique dans cette avalanche de « mensonges », c’est son goût pour le théâtre, qui l’occupe pas mal ces dernières années.
Pennac, tel un auto-analyste, ce qu’est un peu tout écrivain, tente avec les éléments de réel qui ont pu devenir des matériaux, fournir la matière de ses rêves. Ainsi, une de ses amies niçoises, Françoise, a retrouvé son histoire de village englouti, les Salles-sur-Verdon, et le Saint-Sébastien, dans un film. L’écrivain assume tout, revendique sa fantaisie, son imaginaire, son droit à la fiction. Ce faisant, il nous donne une jolie leçon de littérature, drôle et décomplexée, telle qu’il l’enseignait jadis à ses élèves, sans doute pas mal déconcertés par ses cours peu académiques, mais surtout ravis. Aujourd’hui nous, lecteurs des livres de l’écrivain Daniel, sommes tous un peu les élèves du Docteur Pennac. 

 
 
La Loi du rêveur de Daniel Pennac, Gallimard, 2020, 176 p.


 
 
 
 
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