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Roman
Siri Hustvedt, femme puissante


Par Tarek Abi Samra
2020 - 01

«Rappelle-toi ceci : le monde aime les hommes puissants et hait les femmes puissantes. Je le sais. Crois-moi, je le sais. Le monde te punira, mais tu dois tenir bon. » Ce conseil que l’un des personnages de Souvenirs de l’avenir donne à la narratrice résume merveilleusement le thème majeur de ce septième roman de Siri Hustvedt : la volonté du patriarcat, brutale et omniprésente, de remettre les femmes à leur place.

En 1978, S. H. quitta les plaines du Minnesota rural et vint s’installer à New York. Elle avait vingt-trois ans, possédait très peu d’argent, ne connaissait personne dans la ville et rêvait d’écrire son premier roman. Mais ce n’est pas cette jeune femme ambitieuse qui nous raconte son histoire ; c’est elle-même, trente-huit ans plus tard, qui essaie de s’en remémorer grâce à l’écriture. 

Ce qui déclenche ce travail de la mémoire est un journal qu’elle avait tenu en 1978, égaré depuis lors et qu’elle retrouve en 2016. S. H. entame alors un récit autobiographique – le roman que nous lisons – dans lequel ses deux « moi », celui de jadis et celui de maintenant, dialoguent l’un avec l’autre. Ainsi juxtapose-t-elle trois sortes de textes : des fragments du journal, qui relatent des épisodes de sa première année à New York ; des ébauches du roman (contenus dans le même journal) qu’elle essayait d’écrire alors ; et les réflexions que lui inspirent, dans le présent, ces textes de jeunesse.

Or dans le journal sont également transcrits les monologues décousus et bizarres de sa voisine de palier à l’époque, Lucy Brite, que S. H., avec une obsession croissante, s’était mise à écouter à travers la mince cloison qui séparait leurs deux appartements. Elle en vint même à utiliser un stéthoscope afin de ne perdre aucun mot des propos mystérieux de Lucy, où il était question de la mort brutale de sa fille et de la violence de son ancien mari qui – crut comprendre S. H. – fut peut-être l’assassin.

Cette même année, S. H. échappa de peu à un viol : un bel homme lui plut dans une soirée ; la même nuit, elle l’accompagna à une autre soirée, mais le charme se brisa et l’homme lui devint antipathique ; elle lui annonça qu’elle partait ; il lui proposa de la ramener chez elle, mais elle refusa ; il insista beaucoup, elle accepta sans savoir pourquoi ; et alors qu’elle tenait ouverte la porte de l’ascenseur en attendant qu’il finisse ses bavardages avec ses amis, elle pensa qu’elle pourrait s’en aller toute seule, subrepticement, mais n’en fit rien. Ils prirent donc un taxi ensemble ; il monta chez-elle (elle lui avait dit non, poliment), commença à l’embrasser (elle lui avait dit non, poliment), puis à palper son corps (elle lui avait dit non, poliment). Finalement, il la renversa brutalement par terre, et, avant qu’il n’ait pu la pénétrer, Lucy, la voisine d’à côté, accompagnée de deux de ses amies, la sauva. L’agresseur prit la fuite.

Pendant très longtemps, S. H. sera hantée par ces questions : Pourquoi avait-elle été si polie, si gentille ? Pourquoi ne s’était-elle pas enfuie au moment où elle attendait, tenant ouverte la porte de l’ascenseur ? Pourquoi n’avait-t-elle pas manifesté ne serait-ce qu’une once d’agressivité ?
La réponse, c’est le roman tout entier, que S. H. est en train d’écrire en 2016. Souvenirs de l’avenir est en effet une sorte de répertoire prodigieux des nombreuses formes d’agression que peut subir une femme depuis l’enfance et jusqu’à la vieillesse. Ces agressions peuvent être d’une violence inouïe (tabassage, viol ou meurtre) ; mais le plus souvent, elles sont tout à fait banales sauf pour la personne qui en est la cible, en l’occurrence S. H. qui, encore petite fille voulant impressionner son père médecin en faisant étalage de ses connaissances anatomiques récemment apprises, l’entendit lui dire qu’elle ferait une bonne infirmière. « Et je fais comme s’il ne venait pas de m’envoyer un coup de poing dans le ventre. Je suis stupéfaite qu’il ne sache pas que je veux être médecin… Que je veux être un héros. Je ne suis pas un héros, amer constat. »

Tout au long de son livre vertigineux, S. H. semble nous dire que ces agressions quotidiennes et minimes, qui passent souvent inaperçues, ont surtout pour effet de priver les femmes de leur propre agressivité, si nécessaire pour leur survie au sein d’une société dominé par des hommes brutaux. Et si, contre toute attente, une femme reconquiert cette agressivité, les hommes se montreront alors encore plus brutaux à son égard, et même tenteront parfois de la tuer, au moins symboliquement.

L’un des exemples les plus éclatants est celui de la poétesse et artiste dadaïste Elsa von Freytag-Loringhoven. En se basant sur une étude de deux historiens de l’art, S. H. (mais également Siri Hustvedt, qui a publié un article sur ce sujet) affirme que Fontaine de Marcel Duchamp, ce fameux ready-made que beaucoup considèrent comme la pièce d’art la plus influente du XXe siècle, est en réalité l’œuvre de Freytag-Loringhoven. Duchamp n’aurait fait que la voler. Et si l’art contemporain a été inventé par une femme qu’on a exclue de l’histoire ? « Ça, nous dit S. H., c’est un meurtre. » 


 
 
 
Souvenirs de l’avenir de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2019, 336 p.

 
 
 
D.R.
 
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