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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Les milléniaux, génération totalitaire


Par Tarek Abi Samra
2020 - 01


En l’espace de deux ans seulement, Sally Rooney est devenue une véritable star littéraire dans le monde anglophone. Née en 1991, cette romancière irlandaise a été considérée par beaucoup de critiques comme la voix de sa génération, celle des milléniaux, et son deuxième roman, Normal People (2018), a été sélectionné pour la longue liste du Man Booker Prize. Conversations entre amis, son premier roman (initialement publié en 2017), a récemment paru en français.

Ce livre est d’une étrangeté inouïe. Une étrangeté qui ne résulte ni de son sujet, l’adultère, ni de sa forme, qui ressemble beaucoup à celle d’un roman du XIXe siècle, mais de ses protagonistes qui sont un échantillon d’une espèce d’êtres humains nouvellement apparue sur terre : l’espèce des fameux milléniaux (ou génération Y), surtout ceux qui sont nés après les années 80. Leur caractéristique distinctive, telle qu’elle ressort nettement du roman : leurs pensées les plus intimes, ainsi que leurs émotions les plus profondes, sont politiquement correctes à outrance.

Frances et Bobbi, deux étudiantes, poètes et performeuses de 21 ans, sont d’anciennes amantes devenues meilleures amies. Lors d’une soirée poétique à Dublin où elles se produisent souvent ensemble, elles rencontrent Melissa (37 ans), une photographe mariée à un acteur, Nick (32 ans). Très vite, tous les quatre deviennent inséparables : ils dînent souvent chez Nick et Melissa, se rendent à des soirées en ville, font un séjour de quelques semaines en France… Bobbi et Melissa s’éprennent l’une de l’autre, mais ne vont pas au-delà d’un simple baiser. Quant à Nick et Frances, ils tombent amoureux l’un de l’autre et vivent une liaison d’abord clandestine puis connue de tous, ce qui menace de briser le mariage de Nick et de Melissa, ainsi que l’amitié entre Frances et Bobbi.

Conversations entre amis est une sorte de comédie de mœurs très divertissante, écrite dans un style fluide, laconique et quelque peu sardonique. Presque la moitié du roman consiste en des dialogues, des e-mails et des textos, brillamment incorporés dans la trame narrative. Mais l’intérêt essentiel du livre réside ailleurs, dans le rapport très problématique que nos deux jeunes héroïnes, Frances et Bobbi, entretiennent à la politique. Toutes deux ne cessent de critiquer le capitalisme, le patriarcat, le racisme, l’impérialisme occidental, les privilèges de l’homme blanc, etc. ; elles affirment constamment vouloir détruire la société capitaliste et, en pratique, elles ne font rien, ou plutôt mènent leurs batailles politiques dans la sphère très étroite des relations interpersonnelles, en se basant sur des idées aussi saugrenues que celle-ci : « à condition de voir l’amour comme autre chose qu’un phénomène interpersonnel (…) et de tenter de le comprendre en tant que système de valeur sociale (…) dans ce cas il devient antithétique au capitalisme, en ce qu’il défie l’axiome de l’égoïsme… »

Les effets d’une telle conception de la politique se révèlent le plus nettement chez Frances, puisqu’elle est la narratrice. Sa vie interne est complètement politisée, autrement dit, elle ne cesse de mener une guerre contre elle-même afin que ses pensées et ses émotions soient conformes à ses idéaux politiques et éthiques. Si elle détecte en elle ne serait-ce qu’une impulsion contraire à ces idéaux, la culpabilité la terrasse. Elle s’auto-observe sans cesse, non pas pour mieux se comprendre, mais pour discipliner son intériorité. C’est comme si elle vivait dans un État totalitaire qui lui dicterait ses pensées, voire ses sentiments les plus secrets.

Frances est un personnage qui semble si réel ; elle nous permet de mieux comprendre ces milléniaux et de saisir quelque peu le sens de leur rapport obsessionnel au politiquement correct. Toutefois, il est difficile de savoir si cela a été vraiment l’intention de Sally Rooney, et si l’intérêt de son roman ne serait pas plutôt similaire à celui d’un document anthropologique.

 
 
 
Conversations entre amis de Sally Rooney, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, L’Olivier, 2019, 400 p.

 
 
 
D.R.
Leurs pensées les plus intimes, ainsi que leurs émotions les plus profondes, sont politiquement correctes à outrance.
 
2020-01 / NUMÉRO 163