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2019-12 / NUMÉRO 162   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Adolescente entre deux frontières


Par Fifi Abou Dib
2019 - 10


Jusque-là elle avait écrit des nouvelles, des histoires de femmes. Le Ciel sous nos pas est le premier roman de Leïla Bahsaïn, auteure marocaine de 35 ans travaillant dans la communication. Trois personnages, trois femmes : la « mère officielle » dont on ne comprendra que tard dans le livre ce curieux surnom ; Tifa, la grande sœur, et enfin la narratrice qui occupe dans la maison familiale une sorte de balcon abrité où elle peut rêver à loisir et observer la rue en s’éveillant au monde. La maison est située dans une petite ville du Maroc. La mère est une « mule », contrebandière analphabète et cependant belle figure de l’émancipation féminine par son courage, par le respect qu’elle impose à travers son commerce et la sécurité qu’elle apporte à ce foyer sans hommes. La narratrice est une adolescente rebelle qui entend bien profiter de la marge de liberté que lui procure l’absence d’un père. Paradoxalement, elle découvre assez vite que la société tout entière, organisée par un patriarcat sans merci, érige aux femmes des barrières mortelles dont son amie Kenza sera indirectement la victime. À l’école, deux maîtres se partagent la fascination des élèves. L’un, professeur de mathématiques et islamiste dogmatique, leur parle sans cesse et sans pudeur de son amour pour sa femme dont il leur montre la photo évidemment indéchiffrable, puisqu’elle porte le voile intégral. L’autre, professeur d’art athée, ne reconnaît Dieu que dans la beauté qu’il recherche. La narratrice, elle, veut surtout connaître l’amour et n’hésite pas à se jeter dans les bras qui l’attirent au prix de risques parfois insensés. 

Arrive un jour, celui de la mort de son amie Kenza, où la jeune fille assiste à la demande en mariage de sa sœur aînée. Une famille de commerçants émigrés en France, l’ayant repérée au hammam, vient négocier avec sa mère la possibilité d’une alliance avec leur fils. Le marché est conclu et Tifa s’en va sans plus jamais donner de nouvelles sinon par l’envoi de sommes d’argent sur un compte ouvert dans la banque en face de la maison familiale. Cette banque est toute neuve et équipée d’un distributeur automatique indiqué par un signal vert en forme de main qui clignote dans la nuit. Arrive un autre jour où, partie pour son expédition saisonnière en quête de marchandise à la ville frontalière de Ceuta, « Mère officielle » meurt comme souvent meurent les mules. Tifa envoie chercher sa sœur à Paris. Une nouvelle vie s’ouvre pour la narratrice qui va chambouler l’atmosphère solaire et aigre douce de la première partie du roman. 

C’est une Europe qui n’a rien à voir avec celle décrite dans les livres que découvre la toute jeune femme, une Europe que seules les enseignes de la consommation de masse lui rendent familière. Mais elle n’est pas encore au bout de son désenchantement. En arrivant chez sa sœur, elle découvre que celle-ci s’est remariée avec un Français converti à l’islam. Le couple qui vit dans un F3 de banlieue est radicalisé. Dans cet appartement au 7e étage d’une barre d’habitation donnant sur une cour fréquentée par des enfants d’immigrés paumés et agressifs, surtout envers les femmes, elle a parfois des pulsions de défenestration et l’envie d’avoir « le ciel sous ses pas ». Elle découvre le racisme ordinaire, mais ayant la peau claire, elle en est quelque peu épargnée. Elle fait aussi des rencontres lumineuses, Sonia la boxeuse, Yoni le jeune juif avec qui elle repasse ses cours de marketing, et aussi un bibliothécaire roux dont elle tombe amoureuse. Il y aura un drame. La narratrice reviendra au Maroc, déterminée à libérer d’autres femmes par l’instruction. Pour se recueillir sur les tombes de sa mère et de son amie, il lui faudra acheter la paix. Un leitmotiv court à travers le roman : « Tout se paye. » Communicatrice, Leïla Bahsaïn déjoue au passage les pièges du marketing sauvage, trouve les mots les plus fluides pour décrire les scènes les plus crues, insuffle à son texte une poésie puissante qui, bien que placée dans la bouche d’une adolescente, n’est jamais artificielle. Le Ciel sous nos pas souligne les absurdités suicidaires de notre époque à travers une écriture toute de chaleur, d’odeurs et de vie. Un beau moment de lecture.


 
 
BIBLIOGRAPHIE  
Le Ciel sous nos pas de Leïla Bahsaïn, Albin Michel, 2019, 240 p.

 
 
 
© Isabelle Rimbert
Le Ciel sous nos pas souligne les absurdités suicidaires de notre époque à travers une écriture toute de chaleur, d’odeurs et de vie.
 
2019-12 / NUMÉRO 162