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Olivier Rolin : autoportrait de l’écrivain en globe-terrestre


Par Charif Majdalani
2019 - 10


Le dernier ouvrage d’Olivier Rolin est un objet d’une grande singularité, un livre qui, dans la routine de la rentrée littéraire, tranche violemment par la profusion de son contenu et par sa superbe prose. Mais en même temps, et pour ceux qui connaissent son œuvre, cela n’est en rien surprenant, car Olivier Rolin est un écrivain dont chaque livre embrasse une matière vaste, érudite et mise en forme de manière toujours nouvelle, complexe et surprenante. C’est tout cela que l’on retrouve dans Extérieur monde, qui vient donc de paraître, chez Gallimard et non plus aux éditions du Seuil dont Rolin fut pourtant longtemps un pilier. 

Dans Extérieur monde, l’écrivain se donne pour but affiché de construire une sorte d’autoportrait. Mais comme rien n’est plus éloigné de Rolin et de sa manière que le nombrilisme ou le récit de soi, très tôt dans le livre, le « je » est l’objet d’une véritable exécration. Car l’autoportrait ici ne se conçoit que selon une règle unique, qui veut je ne suis que ce que j’ai fait, vu, parcouru, senti et vécu. C’est en effet de notre expérience du monde et des hommes, des paysages que nous avons vus ou parcourus, de l’amour que nous y avons rencontré ou pas, que nous sommes pétris, et c’est de cela, de ce façonnement de soi par l’extérieur que sera composé l’autoportrait voulu par Rolin. Or ce dernier, durant sa vie, a énormément voyagé, parcouru le globe jusque dans ses coins les plus reculés, de la Terre de Feu à Vladivostok, du Soudan à Khabarovsk. Il a visité les lieux des conflits les plus sanglants de notre temps en Afghanistan, en Bosnie ou au Liban, et ceux qui gardent le souvenir des horreurs générées par l’Histoire, telles les terres du Goulag dans les confins de la Russie. Il a rencontré le commandant Massoud près de Kaboul, déterré des fossiles de mammouth en Sibérie, écouté une poétesse chinoise réciter ses poèmes sous les saules la nuit sur les bords du Hangzhou. Il a arpenté cent villes, vécu des amours et des déconvenues innombrables, rencontré une multitude de gens qui, dans tous les coins de la planète, furent ses guides, ses amis ou ses interlocuteurs, et croisé aussi sans oser les aborder des centaines de femmes dont l’inventaire est à lui seul un hymne à l’universelle beauté du monde. 

C’est cette incroyable richesse de souvenirs qui fait la matière d’Extérieur monde. Et on devine que les vertigineux et infinis méandres qui composent cet autoportrait de l’auteur en globe terrestre ne pouvaient cependant être racontés linéairement. Le choix de l’écrivain sera donc plutôt de piocher dans la variété des choses vues et vécues, au gré des sujets ou des motifs. Les faits s’y génèrent ensuite les uns les autres par associations, proximités, regroupements. Une émotion ressentie en Russie en rappelle une autre au Soudan, une rencontre ou une anecdote vécues au Japon ou au Mexique en évoquent d’autres en Argentine, en Chine ou en Afghanistan. Cette poétique de la digression, où chaque dérive génère de nouvelles associations qui font elles-mêmes proliférer le texte en le ramifiant sans fin, est une des manières habituelles de Rolin. Elle avait déjà servi à dessiner le portait de l’humanité toute entière dans l’extraordinaire Invention du monde ou celui d’une époque et d’une génération dans Tigre en papier. L’écrivain la revendique ici avec encore plus de liberté et de jubilation, pour raconter son propre usage, varié et complexe, du monde. Mais tout cela, bien entendu, se trouve cimenté par les réflexions que Rolin ne cesse de développer sur l’Histoire et les cauchemars dont elle a accouché, sur l’écriture et les diverses fonctions de la littérature, mais aussi, en des pages magnifiques, sur la beauté, sur le temps ou sur le vieillissement.


Extérieur monde est donc un livre qui attire puis réfracte différemment tous les thèmes et tous les procédés chers à son auteur. Sans compter que cet ouvrage, qui tient aussi grâce à la force de sa prose somptueuse et souvent drôle, est celui d’un grand lecteur pour qui la littérature et le monde sont en permanente interaction. Rolin évoque, cite et dialogue avec des dizaines d’auteurs et d’œuvres, au gré de ses déplacements, des déplacements motivés tant par la curiosité (ou le besoin d’aller voir par soi-même les lieux où l’Histoire broie ou a broyé les hommes) que par les lectures anciennes ou récentes. Mais les écrivains les plus souvent évoqués, ce sont Proust et Chateaubriand. Non seulement parce que Rolin s’inscrit dans la tradition des grands stylistes français, mais aussi parce que, à l’instar de la Recherche du temps perdu et des Mémoires d’Outre-tombe, Extérieur monde se veut une exploration des effets du temps et du désenchantement sur les humains, et témoigne des bouleversements du monde au carrefour des grandes époques historiques. 


 
 
 BIBLIOGRAPHIE 
Extérieur monde d’Olivier Rolin, Gallimard, 2019, 304 p.

 
 
 
© Isabelle Rimbert
Extérieur monde d'Olivier Rolin se veut une exploration des effets du temps et du désenchantement sur les humains.
 
2019-10 / NUMÉRO 160