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Roman
Un flic kurde chez Daech


Par Hervé Bel
2019 - 10


Meurtre à Raqqa ravira les lecteurs qui aiment l’histoire, la géopolitique et… les romans policiers. Sans doute influencé par La Trilogie berlinoise de Philip Kerr qui mettait en scène un commissaire travaillant au sein de la police nazie, sans qu’il soit lui-même nazi, Yannick Laude (dont c’est le premier roman) a créé le personnage ambigu de Mervan Milet, flic kurde communiste sunnite, en charge des affaires criminelles de Raqqa en 2013, alors que la ville, conquise par une coalition hétéroclite de mouvements (ASL, Mouvement des Hommes libres, Front du soutien), est peu à peu prise en main par l’État islamique dont les méthodes, on le verra, ne sont pas sans rappeler celles tout aussi « sympathiques » des nazis.

Maintenu à son poste parce qu’il est un excellent flic et que son beau-frère (« le gros Mahmoud ») est bien vu par le nouveau pouvoir, Milet entre ainsi, malgré lui, dans l’intimité de Daech. 

Le roman mêle habilement fiction et réalité. On y croise des figures réelles comme celle, inquiétante et grotesque, d’al-Baghdadi, chef du nouvel État islamique, et celles de plein d’autres personnages affreux. Milet, lui, a une famille. Et d’abord Asma, son épouse, femme indépendante et membre de l’Haqquna, dont l’appartenance à ce mouvement démocratique n’est pas pour faciliter les affaires de son mari obligé de composer avec Daech.
 
C’est dans ce monde troublé, lentement grignoté par la charia, que commence l’histoire. Le 7 juin 2013, un hôtel où vivent des djîhadistes, le Crown Plaza, est bombardé. Par chance, c’était l’heure de la prière et il n’y avait personne. « Mais je dois dire, raconte Milet, que je n’aurais pas pleuré si une bombe s’était égarée dans les chambres des djîadhistes. » On dégage le corps d’une jeune fille. Elle a été égorgée : il s’agit donc d’un meurtre. Ce n’est qu’une victime parmi tant d’autres, tandis que l’on décapite à tour de bras sur la place de l’horloge, mais le commissaire Milet est un homme conscient de son devoir : il lui faudra trouver le meurtrier, d’autant qu’il découvre sur le corps de la victime… un bijou qui appartient à sa propre fille, seize ans, en pleine crise d’adolescence !

L’enquête s’emballe. Le lendemain de la découverte du meurtre, c’est la famille entière de la victime qui est assassinée dans sa villa, malgré l’intervention musclée de Milet. Sauvé in extremis, il se retrouve blessé à l’hôpital où il apprend que le chef de la famille assassinée n’était autre qu’un proche d’al-Bagdhadi. Comble de l’ironie, Milet devient un héros aux yeux de Daech et se retrouve promu à la tête de la police de la ville.

Puis apparaît une étrange jeune femme, Yasmine, qui vient demander à Milet de l’aider à retrouver son mari parti de France pour combattre au côté de Daech. Qui est-elle vraiment ? En tout cas, une créature superbe qui ne laisse pas Milet indifférent, lui que sa femme néglige.

Un meurtre de jeune fille, une famille décimée, une étrangère perdue dans Raqqa, voilà les mystères de Raqqa que Milet doit résoudre, obligé de jouer un double jeu périlleux en singeant les comportements islamistes dans le cadre d’événements toujours plus terribles. « Sur le fil du rasoir », ce pourrait être aussi le titre de cette aventure haletante.
C’est passionnant et subtilement drôle. Nous voilà au cœur du cyclone. On assiste aux réunions de Daech où se retrouvent les fanatiques. On les entend parler, si pathétiques qu’ils en deviennent drôles. « La pire des choses, ce sont les innovations, toute innovation est une hérésie, toute hérésie est une déviance et toute déviance mène au feu de l’enfer. (…) » On assiste à la préparation de l’extermination des Kurdes qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle menée par les Einsatzgruppen en Europe de l’Est entre 1941 et 1945. Le totalitarisme n’a pas de frontières. « Les Kurdes étant maîtres en matière de particularisme sunnite, c’est sans surprise qu’al-Baghdadi les a nommés comme première cible inquisitoriale. » Et Milet d’ajouter cet euphémisme : « Ce qui me met au passage une sacrée pression communautaire. »

Sa fin laisse entendre qu’il pourrait y avoir une suite où l’on suivrait Milet, notre nouveau Maigret, dans d’autres aventures qui seraient les bienvenues pour nous éclairer sur le conflit syrien. Le roman policier, instrument de connaissance ? Voilà une bonne nouvelle.


 
 
 BIBLIOGRAPHIE 
Meurtre à Raqqa de Yannick Laude, Albin Michel, 2019, 464 p.

 
 
 
D.R.
 
2019-10 / NUMÉRO 160