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Roman
La fiction si réaliste du Brexit
Jonathan Coe raconte comment les arguments qui vont conduire à la sortie de l'Union européenne s'invitent progressivement dans la vie de personnages insouciants.

Par William Irigoyen
2019 - 09


Qu'un roman permette de mieux comprendre un lieu et/ou une époque donnée, quand il n'anticipe pas tout bonnement leur évolution, n'est pas nouveau. C'est d'ailleurs à cette aune que l'on évalue un classique de la littérature. Cependant, pour pouvoir rendre un tel verdict, il faut le recul du temps. Impossible donc de dire d'ores et déjà si le nouvel opus de Jonathan Coe est promis au Panthéon de la littérature mondiale. Une chose est sûre toutefois : il capte avec brio l'esprit qui règne dans son pays depuis une décennie. Doit-on s'étonner de ce tour de force ? Ce natif de Bromsgrove – localité proche de Birmingham – est l'auteur d'une vingtaine de livres. Le présenter comme un des illustres ambassadeurs des Lettres britanniques ne saurait donc relever de l'hyperbole. 

La question du Brexit est en toile de fond de sa dernière fiction. Elle démarre en 2010 – le travailliste Gordon Brown est alors Premier ministre – et montre comment les ressorts qui vont conduire à ce vote s'invitent dans la vie d'une bande de quinquagénaires plutôt désinvoltes – certains figuraient déjà dans Bienvenue au club. Ces derniers représentent une Angleterre urbaine, privilégiée qui, au début du livre en tout cas, ne perçoit qu'une partie seulement de la colère citoyenne : « Les salaires sont gelés, aucune sécurité de l’emploi, pas de plans retraite, les vacances en famille c’est fini, réparer la voiture c’est trop cher. Il y a quelques années, les gens avaient l’impression d’être riches. Aujourd’hui ils se sentent pauvres. »

Cette première strate de personnages – la galerie est dense – partage la même éducation. Ils sont quasiment tous bien nés, ont fréquenté des écoles prestigieuses, fréquentent des individus appartenant à la même classe sociale. Voici, pour ne citer qu'eux, Benjamin Trotter qui passe son temps à écrire mais peine à se faire éditer par son ami Philip Chase, ou encore Doug Anderton, journaliste politique supposé de gauche mais dont le lecteur finit par se demander où est passé son engagement. Leur point commun ? Ils sont totalement aveugles à ce qui passe dans le pays « réel ». Pour pouvoir prendre conscience que leur petit microcosme est tout sauf représentatif de l'état de l'Angleterre, il leur faut des éclaireurs.
Sophie Potter est de ceux-là. Elle s'éprend de Ian Coleman, un « facilitateur » rencontré lors d'un stage organisé pour mauvais conducteurs qui a de plus en plus de mal à dissimuler ses préjugés raciaux. Surtout lorsqu'une de ses collègues d'origine pakistanaise obtient une promotion qu'il attendait désespérément. Il y a Helena qui peste contre la disparition de la poste : « Maintenant, quand je veux expédier un paquet, je dois prendre la voiture et aller jusqu’à Stratford, où c’est la croix et la bannière pour se garer. » Et que dire de Sohan, animateur de débat et collaborateur régulier du New Statesman et du Times, inquiet de voir le Qatar multiplier les acquisitions immobilières à Londres : « Nous sommes en train de nous vendre morceau par morceau depuis des années. »

Jonathan Coe décrit aussi la montée du racisme, conséquence du sentiment – supposé ou réel – d'être un laissé-pour-compte dans son propre pays. Et que les personnages privilégiés issus de la bourgeoisie londonienne ne s'imaginent pas pouvoir longtemps échapper aux futurs électeurs du Brexit. Ces derniers se multipliant, il y a toujours quelqu'un, dans un périmètre proche, pour incarner la mauvaise conscience du royaume. Voyez Wilcox, passager du Topaz IV, bateau de croisière dans lequel un couple décide de passer des vacances. Il passe son temps à multiplier les remarques abjectes : « Les Noirs, les Asiatiques, les musulmans, les homos, il n’y en a que pour eux. Mais un mec qui a du talent comme Ian, c’est une autre histoire. »

Ce que l'auteur de Testament à l'anglaise met en lumière c'est la vague montante du mécontentement alimentée par une rancœur aux origines disparates et lointaines : « La clef de voûte de son système de croyances demeurait qu’à l’époque de son enfance il y avait plus de cohésion, d’unité, de tendance au consensus en Angleterre. Tout s’était petit à petit délité avec le résultat des élections en 1979. » Cette acrimonie charrie à la fois la stigmatisation continue de l'Union européenne accusée de tous les maux, la colère de voir les grandes enseignes aux mains de capitaux étrangers remplacer le petit commerce britannique ou encore, donc, le racisme à l'encontre de citoyens d'origine étrangère accusés de refuser l’assimilation.

Un enfer, ce pays ? Laissons à un des personnages inventés par Jonathan Coe le soin de répondre avec un flegme so british : « Parfois c’est sympa, parfois c’est désagréable, et le plus souvent c’est tout ce qu’il y a de plus bizarre. Mais voilà, c’est l’Angleterre. Elle nous colle aux semelles. »


 
 
BIBLIOGRAPHIE  
Le Cœur de l'Angleterre de Jonathan Coe, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2019, 550 p.

 
 
 
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