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2019-07 / NUMÉRO 157   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Femmes de guerre
Un beau roman, un vrai roman, sort ce mois-ci chez Stock, dans la nouvelle collection « Arpège » : Trois incendies de Vinciane Moeschler, romancière, journaliste, cinéaste, intéressée depuis longtemps par ces femmes qui font le drôle de métier de reporter de guerre.

Par Hervé Bel
2019 - 05


Mais qu’est-ce qu’un vrai roman ? D’abord il faut du souffle ; des histoires qui s’insèrent dans la grande pour l’illustrer ; un souci constant de vérité psychologique, avec des personnages crédibles évoluant au gré des péripéties, sans que jamais la temporalité dans laquelle ils se situent ne soit perdue de vue. Et puis, élément capital, il y a la construction du texte, qui permet d’affirmer que l’on est face à une œuvre littéraire.

Celle de Trois incendies mérite que l’on s’y arrête. Il y a trois héroïnes, trois narrations à des époques différentes. Le lecteur passe sans cesse de l’une à l’autre, tandis que se dessine une trame romanesque passionnante : le portrait d’une famille marquée par les guerres que Vinciane Moeschler appelle les « incendies ». Le texte coule, chaque chapitre donne l’envie de tourner la page pour en savoir plus. Cela aussi est une des qualités des vrais romans.

D’abord il y a la mère, Léa, belge, âgée de douze ans en mai 1940, qui se retrouve avec ses parents et ses frères sur les routes de l’exode en France : « Respire encore ces vagues d’odeurs, concentre-toi. Il y a celle du crottin de cheval, la puanteur des renards crevés au bord des chemins couvre celles des bombes et du soufre tandis que des hordes d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards marchent sur les routes. » Elle est aimée par son père photographe, le Rolleiflex toujours à portée de main. C’est un homme bon. Sa mère en revanche l'ignore. Elle n’en a que pour ses fils, en particulier pour son dernier, Jean, enfant fragile qu’elle couve trop… On comprendra pourquoi plus tard.

Autre époque, autre monde, août 1982 ; Alexandra, la fille de Léa, est en reportage au Liban. Photographe émérite, elle s’est mariée à Saul resté à la maison, un homme qui l’aime, qu’elle aime aussi, mais qu’elle ne cesse pourtant de fuir. Pourquoi ? L'auteur ne le dévoilera que plus tard. L’action commence un peu avant le massacre de Sabra et Chatila qui marque Alexandra à jamais et bouleverse son existence. Beyrouth : « Dans le cul-de-sac de l’Orient, césure de deux mondes qui se déchirent, tout n’est que désolation. (…) La magnifique avenue Bechara el-Khoury, l’hôtel Marika, la place des Canons, la mosquée d’el-Omari… C’était avant… Avant la ligne verte que ligature désormais la rue de Damas (…). »

Et puis il y a Maryam, que l’on découvre en 2002, vingt ans après les aventures d'Alexandra au Liban. Jeune fille élevée loin de sa mère toujours aux quatre coins du monde. De la guerre, elle ne connaît rien, mais elle l'a profondément marquée : « À dix-neuf ans, j’en suis une victime collatérale. Elle a abîmé ma grand-mère. A ravagé toute ma famille. M’a privée de maman, m’a séparée de mon père pendant mon enfance. Elle a détruit mes illusions. »

La guerre a laissé sur ces femmes des traces indélébiles. Léa, la grand-mère, a subi la guerre et son cortège de morts, de viols et d’héroïsme quotidien et en a été blessée à jamais. Alexandra n'a fait qu’observer « l’incendie » au travers de son appareil photographique, mais peut-on sortir indemne après avoir vu ? Elle est hantée par le souvenir du cadavre d’une petite Palestinienne, en 1982. En 1940, cette petite fille aurait pu être Léa, portant comme elle une robe bleue tachée. Quant à Maryam, elle garde de cet immense passé qu’elle n’a pas connu des stigmates invisibles, bien présents et qui continuent d’agir sur elle, malgré elle. 

Au fur et à mesure des événements qui jalonnent chacune de ces vies minuscules, les différentes époques, en se répondant les unes aux autres, font réapparaître en creux toute l’histoire du XXe siècle, et cela sans pathos, par les seuls faits et pensées de ces trois femmes. 

Dans ce monde d'une grande noirceur, Vinciane Moeschler n’occulte jamais l'espoir : l’amour qui ne guérit rien, mais apaise et réconcilie. 

Roman plein de bruit et de fureur – on est loin des autofictions insipides et mièvres dont on nous abreuve à tout bout de champ –, Trois incendies est le rappel salutaire que la littérature est là pour nous emporter loin, pour nous apprendre beaucoup.

 
 
BIBLIOGRAPHIE   
Trois incendies de Vinciane Moeschler, Stock, 2019, 280 p.
 
 
 
D.R.
 
2019-07 / NUMÉRO 157