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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Le chant des jours et des années
L’écrivain britannique Jon McGregor a indubitablement une passion pour l’observation et la description du quotidien des hommes et de la nature, et met en place pour cela des dispositifs narratifs singuliers. Comme les précédents, et peut-être davantage encore, son dernier ouvrage est un pari audacieux, une grande prise de risque et finalement une magnifique réussite.

Par Charif Majdalani
2019 - 04


Réservoir 13, traduit en français sous le même titre, raconte treize années de la vie d’un village anglais. Le roman est découpé en treize chapitres, imperceptiblement divisés en douze (et parfois, curieusement, en treize) parties, correspondant elles-mêmes, et implicitement, aux mois de chaque année. De chapitre en chapitre, ce sont les mêmes personnages que l’on retrouve, les habitants de ce village avec leurs menus problèmes et leurs affaires, petits commerces ou élevage. Mais il ne leur arrive jamais rien de particulièrement exceptionnel. Les événements les plus marquants sont les naissances, les divorces, les accidents bénins, les maladies, les décès, les départs et les retours. Ou alors ce sont les disputes, les malentendus, la difficulté de vivre avec un fils autiste, les amours naissantes ou finissantes, ou encore de menus incidents, arrestation du gardien de l’école primaire pour soupçon de pédophilie, ou du beau-frère du maire pour vol et complicité avec des vagabonds.

Loin de décliner des histoires singulières ou remarquables, Réservoir 13 est donc au contraire un livre sans péripéties, où ce qui arrive est pris dans le flux des jours, emporté par la routine de la vie. Seuls les enfants qui grandissent, et qui forcément voient leurs existences se transformer, les faisant passer du statut d’enfants à celui d’écoliers puis d’étudiants, mettent comme une série de variations réelles dans la répétition inlassable du même. Cela dit, le livre s’ouvre sur la disparition, un jour de l’an, d’une jeune fille, et sur les recherches menées et jamais achevées pour la retrouver. Cet épisode difficile, dont on pourrait croire qu’il va modifier le diapason de la vie commune, est le seul qui sort de l’ordinaire, et il va marquer de son empreinte les treize années qui suivent. Mais il est lentement absorbé, ingéré par la vie qui se poursuit, par l’irréversible marche des choses, même s’il hante régulièrement les rêves des habitants, et qu’il revient de temps à autres dans les conversations. 
À cette répétition des choses dans l’existence des humains, Jon McGregor ajoute la description de la vie de la nature, les saisons, l’éclosion des fleurs, le jaunissement des feuilles, la naissance des oisillons, le recommencement à chaque saison des accouplements et de la mort des blaireaux, des faisans, des roitelets huppés ou des hirondelles dans leurs allers et retours. Et tout cela, la routine des humains et celle de la nature qui les environne, McGregor le raconte à travers le choix et la sélection précise de séquences de vies ou de brèves descriptions de la marche naturelle des choses, séquences mises bout à bout comme arbitrairement mais qui, en réalité finissent par créer une sorte d’addiction presque hypnotique à la lecture, et qui accompagne l’hypnotique retour du même qui est en définitive la définition de nos vies.
Réservoir 13 progresse ainsi en faisant jouer les variations infimes dans les faits, les gestes, et la mécanique des jours, des mois et des années. Mais en même temps que ces variations qui lui donnent ses moirures, il plane aussi tout le long du roman quelque chose de plus sombre et de plus diffus. Nombreux sont en effet les personnages, quelles que soient leur vie familiale, leurs relations amoureuses ou leur place dans le village, qui sont comme touchés par le sceau d’un indéfinissable délaissement, un sentiment de solitude souvent informulé mais indubitablement présent. Et on finit par avoir l’impression qu’aux yeux de Jon McGregor, cela est comme le lot commun et calamiteux de tous les êtres, par-delà leur vie dans la communauté des hommes. Un sentiment que la tranquille et indifférente progression du livre, qui pourrait ne jamais finir, ne fait qu’accroître, sans qu’à aucun moment sa profonde et énigmatique beauté n’en soit pourtant diminuée.

 
BIBLIOGRAPHIE   
Réservoir 13 de Jon McGregor, traduit de l’anglais par Christine Laferrière, éditons Christian Bourgois, 2019, 348 p.
 
 
 
 
2019-06 / NUMÉRO 156