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2019-05 / NUMÉRO 155   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Refuser son destin


Par Jabbour Douaihy
2019 - 03


La Guerre des pauvres d’Éric Vuillard est un récit de quelque soixante-dix pages dont la parution a été avancée de deux ou trois mois probablement avant que ne ternisse le mouvement contestataire des Gilets jaunes en France. L’argument est dans l’histoire racontée et le fin mot sur la quatrième de couverture : « Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs. »

Vuillard n’en est pas à son premier « écrit » historique ; il choisit des moments forts et « exemplaires » d’un passé chargé de significations sociales et politiques. Après La Bataille d’Occident où il revisite le charnier de la Grande Guerre, et Congo (les débuts de l’expansion coloniale en Afrique), il décroche en 2017 le prix Goncourt pour L’Ordre du jour qui relate la capitulation des grandes entreprises allemandes devant le national-socialisme montant. Le voici qui affine son genre avec La Guerre des pauvres qui remonte encore plus loin, vers le début du XVIe siècle, convoyant l’éruption quasi simultanée des révoltes des plus démunis en Angleterre et en Allemagne. 

Vuillard n’explique pas cette résurgence, il raconte et puis sans crier gare met en avant un phénomène comme cette pâte brûlante qui avait coulé depuis Mayence sur tout le reste de l’Europe, entre les collines de chaque ville, entre les lettres de chaque nom… « On avait composé des mots, des lignes, des pages… Elles avaient été mises les unes à la suite des autres, collées, cousues. Ça avait fait un livre. La Bible… Et les livres s’étaient multipliés comme les vers dans le corps. »

L’invention de Gutenberg y est pour beaucoup dans cette Réforme, avec ses avatars, ses dissidences et ses violences, et la Bible est au centre du débat. La lutte des classes pré-industrielle en Europe s’exprimait souvent dans des termes chrétiens comme doit le démontrer Engels dans sa Guerre des paysans en Allemagne (1850) où apparaît en bonne place la figure d’un certain Thomas Müntzer qui avait lu les Écritures et qui croit chaque mot qu’il a lu ; il cherche une « chrétienté authentique et pure ». Il avait de qui tenir dans la rébellion : son père fut exécuté en 1500 sur les ordres d’un prince, le comte de Stolberg. 

Les temps sont donc propices, il suffit d’écouter la soif de pureté qui galvanisait les pauvres : « La respiration du monde semblait accélérée, il faisait jour sans cesse, les oiseaux mangeaient de la terre, les bêtes dormaient debout. »

Les idées avaient circulé : il n’y a plus besoin d’intermédiaires entre Dieu et les hommes, le clergé doit vivre pauvrement, chacun peut se guider soi-même dans la foi et les hommes seraient égaux !

Pour ce faire, un certain John Wyclif avait déjà bien avant réclamé la traduction de la Bible en anglais, et Thomas Münzer va plus loin, plus loin que Luther qui traduit les Écritures en allemand : dans l’église d’Allstedt, il dit la messe dans la langue des paysans analphabètes, et ses harangues enflammées finirent par mobiliser une armée de déguenillés. La révolte gronde, on raconte que les pauvres en colère iront jusqu’à Rome. Les privilégiés, les gens de pouvoir les attendent, de loin mieux armés.

Cette séquence qui se terminera dans un bain de sang (4000 morts en majorité du côté des insurgés) est évoquée de manière incisive, au burin, sous des angles personnels, imprévus ou poétiques, ce qui en fait un texte saisissant qui se termine avec la mort annoncée du prédicateur radical et chef de guerre ; sa tête coupée sera empalée. Il émane de tout cela une sagesse militante : « Le martyre est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. »

 
BIBLIOGRAPHIE  
La Guerre des pauvres d’Éric Vuillard, Actes Sud, 2019, 75 p.
 
 
 
D.R.
Il n’y a plus besoin d’intermédiaires entre Dieu et les hommes, le clergé doit vivre pauvrement, chacun peut se guider soi-même !
 
2019-05 / NUMÉRO 155