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Roman
David Diop : Le filtre de folie
Les rythmes sensationnels et déréglés donnent une saveur particulière et très inquiétante au flux langagier de Alfa Ndiaye

Par Charif Majdalani
2018 - 12


Lors des célébrations de l’armistice du 11 novembre dernier, armistice qui a mis fin à la boucherie de la Première Guerre mondiale, la France a décidé d’honorer ce que l’on a appelé en son temps la « Force Noire », c’est-à-dire les troupes françaises composées de soldats africains, que l’on avait l’habitude de désigner du nom générique de tirailleurs sénégalais. À moitié volontaires à moitié entôlés de force, des milliers de jeunes hommes originaires des colonies vinrent en effet mourir dans les épouvantables champs de bataille d’Europe, ou en repartirent défigurés et invalides, quand ils ne sombraient pas auparavant dans la folie, comme nombre de leurs collègues blancs.

C’est précisément l’histoire de ces soldats que raconte David Diop, le nouveau venu de la littérature africaine francophone, dans un roman qui a été l’un des favoris de la rentrée littéraire et qui aura finalement été couronné par le Goncourt des Lycéens. Frères d’âme est l’histoire de Alfa Ndiaye, soldat des tranchées qui voit un jour mourir son ami d’enfance et quasi frère Mademba Diop lors de l’un de ces aberrants assauts dans lesquels les soldats étaient forcés de se jeter face aux mitrailleuses ennemies et qui tournaient presque systématiquement au carnage. Pour venger la mort de son ami, Alfa se lance dans une effrayante et solitaire chasse aux soldats allemands qu’il prend dans ses pièges, qu’il torture et à qui il coupe ensuite une main qu’il rapporte en trophée dans les tranchées. Considéré d’abord comme un héros, Ndiaye est progressivement perçu comme un inquiétant sorcier, un dévoreur d’âmes et on finit par le rapatrier vers l’arrière où il est pris en charge par un médecin thérapeute. Durant sa thérapie, Alfa remonte en pensées à son enfance, à la perte de sa mère, à son amitié avec Mademba et à son amour pour la jolie Fary Thiam laissée au pays. 

Raconté par le personnage lui-même, Frère d’âme est d’abord une remarquable prouesse qui consiste à faire dire son histoire par un gaillard conçu comme presque analphabète et qui surtout ne parle pas français. Il est rare que la création d’une « impression » d’oralité, que la reproduction, en français, du rythme de parole d’un jeune Noir un peu fruste soient aussi réussies et laissent le sentiment qu’on a été tout le long de la lecture en compagnie d’un conteur parlant une langue étrangère. Les répétitions obsessionnelles des mêmes formules et des mêmes idées, les rythmes sensationnels et déréglés donnent une saveur particulière et très inquiétante au flux langagier de Alfa Ndiaye et partant au roman tout entier. Inquiétante parce qu’au fur et à mesure que l’on avance dans cette histoire où se mêlent violence de guerre et violence rituelle, on comprend que Ndiaye a en réalité perdu la tête, que son attitude est celle d’un soldat qui n’a plus le sens de la réalité, sans doute à cause de la brutalité incompréhensible qui l’a entouré et de la mort de son ami. C’est donc à travers le filtre d’une folie peu cernable au commencement mais qui finit par devenir évidente, quoique jamais totalement, que l’on progresse dans le roman, que l’on apprend le passé de Ndiaye, sa vie au village, son enfance, et que l’on assiste à la montée du sentiment de culpabilité qui petit à petit se met à le ronger et le persuade que c’est à cause de lui que son ami a été tué. Et c’est par ce filtre, si fin qu’on ne se doute pas de son dispositif avant qu’il change de nature et devienne de plus en plus opaque, que l’on devine que Alfa Ndiaye se prend finalement pour Mademba et que, dans l’inconscience de son état, il en arrive à commettre un acte irréparable. Irréparable comme les dégâts que la guerre lui aura fait subir.
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Frères d’âme de David Diop, Seuil, 2018, 176 p.
 

 
 
Photo Joel Saget
 
2018-12 / NUMÉRO 150