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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Une femme, trois exils


Par Antoine Boulad
2018 - 11
Son écriture est une élévation, son roman, une épopée. Laurent Gaudé, conteur de l’universel, dramaturge, romancier et poète « à hauteur d’homme », signe avec Salina, une de ses œuvres les plus marquantes depuis Le Soleil des Scorta.

« Au neuvième jour de combat, le mont Sékélé disparaît. Les deux frères ont tellement martelé le sol qu’il s’est tassé »… « Si Saro meurt, c’est que le vent a décidé de le tuer » !

Son écriture fait notre bonheur de lecteur ; son roman est pourtant fait de cris, de sang, de haine, de pierres, d’exils, de malheurs, de la « voracité d’une nuée de sauterelles »…

Roman de l’oralité dont le narrateur est le dépositaire d’une tradition immémoriale, comme si le temps lui-même se réalisait à travers son récit. « D’aussi loin que la ville est ville (…) ». « Il en a toujours été ainsi (…) ». « (…) comme c’est l’usage (…) ». « De bouche en bouche, de veillée en veillée (…) ». « (…) la règle ancestrale (…) ». « (…) Salina comme une histoire (…) à raconter ». 

Tout commence par un cri. Un cri de l’origine. Incommensurable Clan Djimba. « Au gré des nœuds du sentier », un cavalier apporte un enfant dont les pleurs ne cessent guère. On a le choix de ne pas accueillir le nourrisson dont les cris ne faiblissent pas, rentrant « dans toutes les têtes ». Cris que bientôt, les crocs des hyènes vont saisir. On peut attendre que l’enfant meure au soleil. Mais Mamanbala est là qui défie l’autorité de Sissoko, chef du clan !

Roman de la filiation, de ce qui est en gestation entre une mère et ses enfants. Il y aura un fils du viol, des coups en elle, de la violence et de la colère. Elle ne le regardera pas. Et il y aura un fils de la paix qu’elle ne portera pas en son sein. « Je ne suis pas ta mère (…) Va. Je t’ai aimée et cela est plus fort que le sang. »

Salina grandit dans cet exil. Sissoko a deux fils, Saro et Kano. Avec ce dernier, elle joue et bientôt l’aimera, étant à la fois « l’autre et elle-même ». Mais l’aîné veille sur elle, la guette et la renifle, attendant patiemment ce jour où perdant du sang dans la rivière, ses noces seront annoncées.

Comment échapper à ce mariage forcé ? Se tuer ? Se défigurer ? Sa liberté a-t-elle la forme d’un couteau ? Salina gardera une animosité radicale envers Khaya qui refuse de lui accorder la main de celui qu’elle aime. Il y aura des guerres entre des clans et des batailles entre des frères au cours desquelles elle souhaitera la victoire de ses ennemis et la mort de son mari. Il y aura ces colonnes retournant de la fureur du combat, portant un mort, chaque maman scrutant le fils qui manque. Il y aura des vengeances. Des corps déchiquetés dont on arrachera les vertèbres, rendant ainsi impossible la paix de la mise en terre. Il y aura l’annonce de Oulgo, le fou, qui « parle aux cailloux et qui pousse des cris certaines nuits pour faire danser les étoiles ». Il y aura également un temps du réalisme politique, Kano épousant la fille de ses ennemis. Il y aura un temps du pardon et de la paix, Alika, femme de son ancien amour absolu, et Salina, échangeant un enfant contre la dernière vertèbre de Sissoko. Il y aura surtout cette « île cimetière » vers laquelle s’embarque la dépouille de Salina.

« Les terres d’où elle vient, là où les hommes ne vivent pas », « où il n’y a aucune langue », des montagnes « au-delà desquelles personne ne s’aventure »… des déserts « de scarabées et de soleil » où personne sauf Salina en exil ne s’enfonce. L’épopée est extrémité de l’humanité, dans le temps, l’espace et la tension dramatique des catégories humaines en conflit.

BIBLIOGRAPHIE
Salina, les trois exils de Laurent Gaudé, Actes Sud, 2018, 148 p. 

Laurent Gaudé au Salon :
« De l’épopée au roman », rencontre animée par Antoine Boulad, le 4 novembre à 16h (salle 1- Antoine Sfeir)/ Signature de Salina, les trois exils à 17h (Antoine).
 
 
©Jacques Gavard
 
2018-11 / NUMÉRO 149