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Roman
Sinan Antoon : quand le réel pulvérise la fiction


Par Tarek Abi Samra
2018 - 07


L’irruption d’une violence extrême dans une vie peut souvent la briser : l’après devient alors totalement étranger à l’avant. Il en est parfois de même dans une œuvre de fiction : le récit semble s’acheminer vers une sorte de dénouement ; mais soudain, quelque chose d’une brutalité inimaginable, surgi comme de nulle part, anéantit toute l’intrigue. C’est le cas d’Ave Maria, roman de l’Irakien Sinan Antoon, paru chez Actes Sud dans une admirable traduction de Philippe Vigreux.

« Tu vis dans le passé, mon oncle ! », dit Maha à Youssef d’un ton exaspéré en quittant brusquement la salle de séjour. Ainsi met-elle fin à leur discussion animée sur l’avenir de l’Irak. Youssef, septuagénaire, est nostalgique d’une lointaine époque de tolérance où les différentes communautés confessionnelles vivaient en paix, voire dans une ambiance de convivialité ; il n’est pas aveugle aux horreurs du présent, mais il refuse de quitter Bagdad comme l’ont fait beaucoup d’autres chrétiens, et croit que « les choses commencent à se tasser, (que) le bien revient, tout doucement ». Quant à Maha, une proche parente âgée d’une vingtaine d’années qui est venue s’installer chez lui, avec son mari, suite à l’explosion d’une voiture piégée garée en face de leur maison, elle pense que son pays est désormais invivable pour les chrétiens et ne rêve que de s’enfuir à l’étranger le plus vite possible. 

Le roman se déroule pendant les vingt-quatre heures qui suivent la phrase lancée avec irritation par Maha à Youssef. Leur confrontation au sujet de la situation politique irakienne déclenche, en chacun d’eux, un long monologue intérieur qui encapsule une vie tout entière. Ils se relaient pour raconter leur histoire, ainsi que celle de leur pays. 

Youssef a toujours vécu en célibataire. Jadis, il était tombé amoureux d’une femme ; or celle-ci étant musulmane, et lui chrétien, le mariage s’était avéré impossible. La plupart de ses frères et sœurs ont émigré, soit pour fuir l’une des nombreuses catastrophes qui se sont abattues sur le pays (la guerre Iran-Irak, la première guerre du Golfe, l’embargo, l’invasion américaine, la montée du sectarisme, du jihadisme et du terrorisme), soit parce qu’ils ont été contraints à l’exil en raison de leurs activités politiques. Mais Youssef, dont l’enfance et la jeunesse avaient été plutôt heureuses, a toujours gardé l’espoir que les choses s’amélioreraient ; il a donc obstinément refusé de quitter et Bagdad et sa maison dans laquelle il a vécu avec sa sœur Hinna, également célibataire. La journée du lendemain de la brouille entre Maha et Youssef est un dimanche ; c’est également le septième anniversaire de la mort de Hinna.

Maha, qui n’a pas connu une période antérieure à celle de la dictature de Saddam, déteste sa patrie. L’événement ayant le plus marqué son enfance, c’est l’enlèvement puis le meurtre de l’un de ses oncles. Après l’invasion et la chute du régime, les choses n’ont fait qu’empirer : menaces et attentats contre les chrétiens deviennent une réalité quotidienne ; Maha et sa famille doivent alors quitter leur quartier. Plus tard, elle retourne avec son mari habiter l’ancienne maison familiale ; elle est enceinte, et l’explosion de la voiture piégée provoquera une fausse couche. À présent, installée chez Youssef, elle est encore traumatisée. Elle perçoit son corps comme un tombeau vide, est dégoutée si son mari l’effleure et ne sort dans la rue qu’en mettant des bouchons d’oreilles. Le lendemain de sa petite brouille avec Youssef, elle se sent quelque peu coupable. Elle décide de s’excuser après la messe qui aura lieu dans quelques heures à l’église Notre-Dame-de-la-Délivrance et à laquelle les deux personnages assisteront.

Le récit semble donc tendre vers une sorte de résolution, une conciliation entre Maha et Youssef. Mais c’est précisément à ce moment que le réel fait effraction dans la fiction. Nous sommes le dimanche 31 octobre 2010. Les fidèles sont en train de prier dans l’église. Des membres de l’État islamique d’Irak y pénètrent et tuent 46 personnes. L’intrigue du roman ne peut alors que se figer, voire se pulvériser.

Ave Maria est une œuvre laconique et foudroyante : la violence du réel est inscrite dans sa structure même. C’est en quelque sorte un roman tronqué, amputé de sa fin, comme l’est la vie de l’un de ses protagonistes, tué lors de l’attentat ; comme l’est surtout la vie des 46 victimes réelles. Le grand mérite de Sinan Antoon est d’avoir conservé intacte l’horrible absurdité de cette tragédie, de s’être abstenu de lui donner un sens.


 
Ave Maria de Sinan Antoon, traduit de l’arabe par Philippe Vigreux, Actes Sud, 2018, 192 p.
 
 
 
© Sindbad / Actes Sud
Youssef, septuagénaire, est nostalgique d’une lointaine époque de tolérance où les différentes communautés confessionnelles vivaient en paix.
 
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