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2018-06 / NUMÉRO 144   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Modiano : L’art de la fugue


Par Georgia Makhlouf
2018 - 01

Modiano vient de publier ses Souvenirs dormants, et c’est le premier roman de l’après-Nobel. Il est comme une quintessence de l’univers de l’écrivain, un condensé, un précipité dirons-nous en recourant à une métaphore chimique. Modiano semble s’y être tout à fait délesté de la nécessité de raconter, de construire un récit et des personnages ; il se livre plutôt à une méditation sur cet « art de la mémoire » salué par les jurés du Nobel, à une réflexion sur la répétition, sur « l’éternel retour du même », dans la vie comme dans l’écriture.

Le roman suit la trace de six femmes, rencontrées puis perdues de vue, et se situe dans les années soixante, comme si Modiano revenait par ce biais à la source de son univers romanesque, à l’origine de ses obsessions d’écrivain. Le premier chapitre s’ouvre sur les deux figures parentales, ou plutôt sur les silhouettes de ces deux absents qui hantent l’univers modianesque à l’instar de fantômes ; le père est « occupé à ses affaires » quand la mère joue « dans un théâtre de Pigalle ».

La première femme évoquée restera une voix au téléphone, la deuxième prend pour un temps la place de la mère, la troisième qui se prénomme Geneviève Dalame occupe un peu plus de place. Rencontrée par le narrateur « dans l’un de ces cafés de l’aube », elle habite à l’hôtel et fréquente des cercles ésotériques. Cette dimension d’ésotérisme reste présente en filigrane jusqu’à la fin, ajoutant au mystère de l’ensemble. C’est Geneviève Dalame qui présente Madeleine Perraud au narrateur. Celle-ci habite au 9, rue du Val-de-Grâce, et fréquente un groupe où l’on pratique la magie. On retrouve Geneviève Dalame six ans plus tard, mais c’est pour le narrateur « comme si nous nous étions quittés la veille ». « Pour quelques mois encore ou, qui sait ?, quelques années, malgré la fuite du temps et les disparitions successives des gens et des choses, il y avait un point fixe : Geneviève Dalame. Pierre. Rue de Quatrefages. Au numéro 5. » Les noms, les adresses, autant d’aimants qui parsèment le territoire de Modiano, attirant vers eux des morceaux de souvenirs, arrachant des bribes au néant. La dernière femme évoquée a tiré sur un homme dans une soirée, le narrateur devient son complice en l’aidant à s’enfuir. Il restera taraudé par l’inquiétude d’une arrestation puis recroisera cette femme vingt ans plus tard, aux Buttes Chaumont. La fugue, on le voit, joue un grand rôle dans ce roman où le narrateur lui aussi s’interroge et tente de comprendre, bien qu’il ne soit pas « très doué pour l’introspection », « pourquoi la fugue était en quelque sorte (son) mode de vie ».

« La fugue (de fuga, fuite) est une forme de composition musicale dont le thème ou sujet, passant successivement dans toutes les voix et dans diverses tonalités, semble sans cesse fuir », nous dit l’Encyclopédie Universalis. On peut avancer, sans risque de se tromper outre mesure, que la fugue est le motif central non seulement de ce roman mais plus globalement de l’univers littéraire de Modiano. 

Paraît en même temps que le roman, une pièce de théâtre : Nos débuts dans la vie dans laquelle Modiano reprend les motifs autobiographiques qui parcourent toute son œuvre, par le biais d’une réécriture très personnelle de La Mouette de Tchekov. La pièce, rappelons-le, est la double histoire de Constantin qui, d'une part affronte sa mère, actrice, en cherchant en vain à lui faire reconnaître sa valeur et d'autre part, depuis la trahison de Nina, se noie dans l'espoir de retrouver un jour sa bien-aimée. Tchekov y aborde le problème du statut des artistes et de l'art, mais aussi les tourments de personnages qui se cherchent, qui cherchent l'amour, mais le laissent fuir ou passent à côté sans le voir. Le théâtre apparaît ici tout à la fois comme le lieu de l’invention et de la perte de soi.


 BIBLIOGRAPHIE
Souvenirs dormants de Patrick Modiano, Gallimard, 2017, 112 p.

Nos débuts dans la vie de Patrick Modiano, Gallimard, 2017, 96 p. 
 
 
© Nicolas Hidiroglou
 
2018-06 / NUMÉRO 144