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2018-01 / NUMÉRO 139   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Rachid el-Daïf : Éloge de la complicité féminine


Par Katia Ghosn
2018 - 01
Figure majeure de la littérature arabe contemporaine, l’écrivain libanais Rachid el-Daïf construit un univers littéraire d’une authentique singularité. Son dernier roman, Hirrat Sikirida (Riad el-Rayyes 2016), vient de paraître chez Actes Sud/L’Orient des Livres sous le titre La Minette de Sikirida. L’écriture affinée, ironique, allusive d’el-Daïf n’a rien perdu de son mordant. Ce roman présente toutefois du nouveau par rapport à ses précédents ouvrages. Quand bien même l’action se déroule pendant la guerre civile libanaise, elle est située dans une banlieue chiite. L’émancipation sexuelle de la femme, même si elle continue à faire l’objet d’une réprobation sociale issue d’une longue histoire de domination masculine, est aussi, dans ce roman, une manifestation de l’Eros comme symbole de vie, ou de survie. Deux histoires de femmes s’entrecoupent : l’une est Sikirida, la bonne éthiopienne au service d’Adiba. L’autre est Amal, la fille d’une pharmacienne, handicapée et qui s’apprête à passer son baccalauréat. Les deux femmes, issues de classes sociales différentes et n’ayant pas le même niveau d’éducation, se retrouvent confrontées à une même situation de grossesse extraconjugale. Adiba et la mère d’Amal font preuve d’ouverture d’esprit et d’ingéniosité. La première s’oppose à son entourage qui veut renvoyer Sikirida à Addis-Abeba par le premier avion. La seconde laisse à sa fille le choix d’avorter ou de garder l’enfant et encourage la relation sexuelle entre sa fille et Riḍwan. Le roman valorise, d’une part, les plaisirs sexuels : Sikirida a plusieurs amants et ne s’en culpabilise pas. Quant à Amal, au travers de ses rapports sexuels, son corps n’est plus perçu comme un handicap mais comme une source de jouissance. D’autre part, le roman fait l’apologie des pratiques religieuses lorsque celles-ci s’opposent à l’instinct de mort et répondent à des impératifs de tolérance et d’humanisme.

Le terme « hirrat » en arabe fait-il référence à la sexualité féminine, tout comme « chatte » ou « minette » en français ?

Je n’ai pas pensé à la question sexuelle dans le choix du titre. Il m’est venu tout simplement à l’esprit. Le rapport aurait pu être établi de façon inconsciente. Le petit animal en question occupe très peu l’espace romanesque. Quelques lignes seulement lui sont consacrées : Sikirida ramène un chaton dans l’appartement d’Adiba. Celle-ci lui ordonne de le mettre dehors. Elle s’exécute mais le chaton revient et Adiba finit par céder. Mais effectivement, en dialectal libanais, le mot « qiṭṭ », synonyme de « hirr », est parfois employé dans le sens de vagin, comme pour le mot chatte en français. Mais au-delà des aventures sexuelles des personnages féminins, le roman est un éloge de la complicité féminine. 

Comment choisissez-vous les titres de vos romans ?

C’est une étape assez difficile pour moi. Des fois, le titre me vient avant même de commencer à écrire et me pousse dans ce sens. D’autres fois, il prend forme au cours du travail. J’ai tendance à préférer le titre ayant une fonction distinctive – comme c’est le cas du nom propre par exemple – à celui qui a une fonction thématique. Dans La Cantatrice chauve d’Ionesco, il n’y a pas de cantatrice, et forcément elle n’est pas chauve. Le titre thématique propose un horizon de lecture. En ce sens il est directif et mène le lecteur dans le sens voulu par l’auteur. Mais cela n’empêche que plusieurs titres de mes ouvrages sont thématiques. 

L’islam est-il devenu un sujet romanesque incontournable ?

Dans cette contrée du monde, l’islam est la religion de l’écrasante majorité. Les autres religions, juive et chrétienne, quand bien même minoritaires, partagent avec l’islam une même culture, que cela soit au niveau de la langue, des valeurs ou de la conception du monde. Par ailleurs, j’ai probablement été influencé par ce sujet d’actualité auquel j’ai voulu participer. La montée de l’islamisme pèse sur notre quotidien. Les sujets en rapport avec l’islam saturent le débat public et appellent des réponses. Le roman est un moyen de prendre part à cette réflexion. 

Quelles fonctions attribuez-vous aux pratiques religieuses ?

Mon roman va à l’encontre de l’institution religieuse dominante qui est au service du politique et engendre une folie meurtrière. Il fait l’éloge des pratiques religieuses spontanées, plus à même de réguler la vie quotidienne des gens. La religion est au service de l’humain. Dans le roman, le cheikh Qasim finit par trouver dans ses livres une tradition qui rapporte que l’imam Ali aurait refusé de faire lapider une jeune femme qui avait eu une relation extraconjugale avec l’argument que le bébé était innocent. Pour sauver les apparences, Umm Amal (la mère d’Amal) et Adiba convainquent un certain Ibrahim de faire un mariage blanc temporaire (‘aqd taḥrim) en contrepartie d’une somme d’argent. Qu’est-ce qui empêcherait une femme non mariée d’avoir un enfant qui lui embellirait la vie ? Les textes et les pratiques doivent s’adapter au quotidien et être au service de la vie. 

Ce roman s’écarte de la veine autofictionnelle qui caractérise la plupart de vos écrits. Était-ce une expérimentation pour vous ?

Dans un certain sens, oui. Je travaille beaucoup sur la thématique autofictionnelle car je suis particulièrement intéressé par la manière dont les gens conçoivent leurs propres vies. Les lectures que j’effectue dans ce domaine sont pareilles à des miroirs où je pourrais mieux regarder en moi-même. L’écriture est essentiellement pour moi une découverte de soi. C’est pourquoi mes romans sont à la première personne. Non seulement parce que cette forme d’écriture me correspond davantage, mais peut-être aussi que c’est ma manière de m’insurger, contre l’effacement, dans nos sociétés arabes, de l’individu au détriment de la communauté ou des grandes causes. 

Le couple cristallise-t-il ici, à l’instar de vos autres romans, les tensions entre tradition et modernité ?

La question des mœurs est centrale dans l’histoire des relations entre l’Occident (les États-Unis et l’Europe) et les pays arabes. Les modèles traditionnels se sont retrouvés bouleversés, provoquant des remises en question profondes. Je pense que la femme, dans nos sociétés, est plus réceptive que l’homme aux valeurs de la culture occidentale car elle y trouve un tremplin à son émancipation. Umm Amal est ravie des relations sexuelles extraconjugales de sa fille avec Ridwan, tandis que le père exige que sa fille avorte et finit par couper toute relation avec sa famille. Dans l’intimité du couple, les conceptions du monde des deux partenaires se révèlent et se heurtent ; l’homme pense toujours, en se mariant, que son épouse devrait se conformer à l’idée qu’il a d’elle : elle devrait être obéissante, à ses petits soins et surtout vierge, physiquement et moralement, c’est-à-dire sans histoire. Les personnages masculins réalisent que la femme n’est pas celle qu’ils croient être, ce qui engendre le conflit.


BIBLIOGRAPHIE
La Minette de Sikirida de Rachid el-Daïf, Actes Sud, 2018, 224 p.

 
 
© Marco Bertorello / AFP
« La femme, dans nos sociétés, est plus réceptive que l’homme aux valeurs de la culture occidentale car elle y trouve un tremplin à son émancipation. »
 
2018-01 / NUMÉRO 139