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2017-07 / NUMÉRO 133   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Jamais sans mon voile


Par Katia Ghosn
2017 - 07
Dans Burkini (Burkini, I‘tirafat muḥajjaba, 2014) qui sort en français aux éditions Erick Bonnier – traduit par Antoine Jockey – la jeune romancière et journaliste Maya el-Hajj prend part, à sa manière, au débat houleux et passionné sur le port du voile islamique. Loin de camper sur des positions dogmatiques, elle se situe sur le terrain d’une subjectivité immanente qui se veut irréductible. Derrière ce choix peuvent se cacher des incitations multiples : idéologies politico-religieuses, pressions sociales, un effet de mode et de suivisme... mais ce n’est pas son cas à elle. La narratrice met en avant un désir de singularisation et un acte de liberté : « Je considère la différence comme la matière première pour se forger une identité propre. » Ce n’est pas pour rien qu’elle fait appel au célèbre roman de Leïla Baalbaki Ana aḥya (Je vis) dans lequel, d’ailleurs, l’héroïne commence également par s’en prendre à ses cheveux, considérés comme un atout de la féminité. Cependant, là où le cri d’Ana aḥya est, chez Baalbaki, une quête de liberté absolue, empreinte de l’existentialisme des années cinquante, et exprime un refus intransigeant de se soumettre à toute forme d’aliénation, il devient, chez Maya el-Hajj, la liberté de choisir ses propres limitations. 
Toutefois, la narratrice ne parvient pas à accéder à cette sérénité censée découler naturellement de son choix : « dédoublement », « égarement », « peurs », sont les termes qui ponctuent son récit, entièrement écrit à la première personne sous forme de confessions.

Artiste peintre, spécialisée dans la représentation du corps féminin, notamment du nu, elle vit, depuis qu’elle a décidé de se voiler à l’âge de vingt ans, un conflit déchirant entre les deux faces de son moi, un moi émancipé et l’autre, traditionnel. Les antinomies que renferme le terme burkini (maillot/voile intégral) renvoient aux contradictions de la narratrice, tiraillée entre voilement et dévoilement.

Elle a pris sa décision pour se démarquer de son milieu bourgeois et libéré. Elle-même aime la mode et arbore un sac d’une grande marque. Souffre-t-elle d’un complexe lié à son corps comme le croyait sa tante maternelle ? À l’adolescence, elle a refusé de porter un maillot de bain et attendait la nuit pour plonger dans la piscine à l’abri des regards, couverte par l’obscurité de la nuit. A-t-elle été influencée par la foi de sa grand-mère ? Cherche-t-elle à retrouver une forme de spiritualité enfouie ? Quoi qu’il en soit, son voile cache mal un autre dilemme, lié au désir. La présence in absentia de « l’homme de sa vie » est quasi obsessionnelle. L’on constate, au fil de l’évolution du récit, qu’il accapare ses pensées et constitue une des finalités, mais non la moindre, de son choix. Porter le voile revêt, dès lors, des relents de séduction. Cacher pour entretenir le mystère, pour attiser le désir : « Le dédoublement allait être le secret de ma réussite en tant qu’artiste et en tant qu’épouse dont le mari ne se lasserait jamais. » Cherche-t-elle inconsciemment à éviter le sort de sa mère, livrée à la souffrance par un mari séducteur ? Ce serait, le cas échéant, surestimer les vertus du voile. 

Très vite, le récit se transforme en un duel entre elle et sa rivale, l’ancienne amante de son fiancé. Perturbée par la présence de celle-ci au même café où elle se trouvait avec lui, déstabilisée par la séduction qu’irradiait son corps largement dévoilé, qui rendait le sien encore plus fade, elle décide de livrer bataille. Un duel où se confrontent, en premier lieu, les deux parties de son moi. « Je ne supporte plus d’attendre un seul jour de plus pour me dévoiler devant lui et le voir succomber à mes charmes. » Or, la décision d’ôter son voile ne se révèle pas aussi facile : « Non, je ne me débarrasserai pas de quelque chose qui me rappelle toujours que Dieu est avec moi et qui me redonne un équilibre que j’ai tant de fois perdu. »

Ce qu’elle vit comme un défi contre sa rivale aura finalement lieu dans son atelier. C’est vêtue d’une robe rouge, courte et échancrée, les cheveux à l’air, qu’elle s’exhibera dans toute sa beauté devant le regard subjugué de son fiancé et qu’ils feront l’amour pour la première fois depuis trois ans qu’ils sont ensemble. L’offensive de séduction fut livrée sur la scène même du dénudement dont elle se défendait, doublée du plaisir de n’appartenir qu’à lui : « La femme voilée aux yeux de tous les hommes est à présent à lui, et à lui seul. » Quant au rapport physique, il fut possible seulement après qu’ils aient établi un contrat de mariage devant le cheikh qui la rend « halal » pour son homme. La singularité affichée auparavant vient se plier devant l’autel du conservatisme. L’oscillation permanente entre la foi d’une part et son désir de féminité d’autre part engendre des contradictions insolubles. Par là, Burkini s’inscrit dans le conflit irrésolu entre modernité et traditions qui taraude le monde arabe depuis la Nahda. Fascination ambiguë de l’Occident, peurs, affirmations identitaires et religieuses, schizophrénie, restent les maîtres mots de ce conflit. Toujours est-il que l’expérience de la foi selon Maya el-Hajj, délivrée de l’assurance des vérités absolues, est ce paradoxe qui s’accomplit, comme le dit Kierkegaard, avec crainte et tremblement. 



 
 
D.R.
« Je considère la différence comme la matière première pour se forger une identité propre. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Burkini de Maya el-Hajj, traduit de l’arabe par Antoine Jockey, Erick Bonnier, 2017, 192 p.
 
2017-07 / NUMÉRO 133