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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Trois Subutex sinon rien


Par Laurent Borderie
2017 - 07
Qui est Virginie Despentes ? Un écrivain de talent qui a su inventer un style incisif sans aucune fioriture, à vif, près de l’os ? Ou bien une journaliste gonzo qui ferait fi de la vérité et inventerait des tranches de vie pour mieux coller à la réalité ? Quel autre romancier sait mieux s’emparer de la réalité que Virginie Despentes aujourd’hui ? Si Michel Houellebecq apparaît comme l’écrivain d’un futur proche et sans espoir, Virginie Despentes se nourrit du moment présent. Elle écrit à vif et décrit notre monde avec l’acuité d’un sociologue. Rien ne lui échappe, ni les attentats de Charlie, ni ceux du Bataclan ou encore le phénomène politique « Nuit debout » qui a véhiculé des idées utopistes durant le printemps 2016 dont elle se sert de théâtre pour son récit. En janvier 2016, le tome 1 de Vernon Subutex a traversé le ciel éditorial tel une comète. L’histoire de ce disquaire de 50 ans jeté à la rue par la réalité sociale est devenue un véritable manifeste pour toute une génération laissée pour compte et ignorée. Ce sont eux les cinquantenaires, nés quelques temps avant et après mai 68 – une génération dont Virginie Despentes est le fruit –, qui apparaissaient comme les oubliés du début du XXIe siècle. Coincés entre leurs parents, enfants du baby boom qui ne veulent toujours pas lâcher la bride et ceux des années 1980 qui n’ont pas le moindre scrupule à les écraser comme des mouches, ils affichent un demi-siècle de galère, de chômage, de crises et d’angoisses existentielles nourries d’excès, de drogue. Au fil d’un récit dense, impossible à lâcher, Virginie Despentes livre en 1500 pages une galerie de portraits et de situations inouïs. Une jungle de personnages s’agrège autour de Vernon qui est à la fois adopté, rejeté, puis devient le gourou d’une étrange cour des miracles peuplée de héros déchus, de princes des ténèbres, de victimes d’un système qui les a marginalisés. Une forme de communauté utopique se forme autour de Vernon qui organise des cérémonies étranges durant lesquels ce dernier devient le disc-jockey de rave party où alcools et drogues sont prohibés, des « convergences » qui amènent paix et sérénité. Mais rien ne dure, n’oublions pas que Despentes nous a toujours annoncé cette trilogie comme un polar et la vie de Vernon Subutex lui échappe à nouveau pour nous transporter dans une folle et incroyable histoire. Pourquoi faut-il lire Despentes ? Parce que cet écrivain se nourrit de la chair de ses héros, adopte leurs voix discordantes et sait les épouser, écrit un manifeste politique qui rappelle que les classes sociales, les appartenances sociales et religieuses sont indélébiles et prédestinent chacun, même dans une société démocratique et laïque. Despentes écrit sans concession, ne cherche pas à donner de leçons. Elle ne décrit rien que des situations, des moments, des dialogues acérés. Il y a du désespoir dans cette trilogie, il y a de la vie surtout, de cette vie foisonnante qui fait défaut à certains romans désincarnés. Vernon Subutex fait déjà l’objet d’une adaptation pour une série télé, et toutes les images sont déjà dans ses mots.


 
 
© JFPAGA. Grasset
 
2017-09 / NUMÉRO 135