FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Roman
Javier Marìas : l’art de la digression


Par Tarek Abi Samra
2017 - 06

Lire Javier Marìas est essoufflant. Chez lui, les digressions sont systématiques, compulsives. Mais on aurait absolument tort d’affirmer qu’elles représentent une simple technique narrative à laquelle il a le plus souvent recours, tant elles sont indissociables de son style, de sa phrase ; en effet, même ses incipits semblent des digressions par rapport à quelque chose d’antérieur qui, par la suite, aurait été effacé. 

Toutefois – et c’est là tout le paradoxe –, cet écrivain espagnol (né en 1951 et souvent cité sur la liste des nobélisables) trame à l’aide de son style extrêmement alambiqué, aux phrases démesurément longues, des récits si captivants qu’ils s’apparentent parfois à des thrillers. C’est le cas de son dernier roman Si rude soit le début, qui se déroule à Madrid en 1980, cinq ans après la mort de Franco. Le joug d’une dictature quadragénaire et répressive enfin levé, la capitale espagnole vit une période d’effervescence, de fête perpétuelle : les bars et les discothèques sont constamment bondés, jeunes et vieux ne rentrant chez eux qu’aux premières lueurs de l’aube ; tous veulent se rattraper, compenser les privations du passé, s’immerger dans les plaisirs, le pays connaissant alors une sorte de révolution sexuelle à retardement. C’est pourtant un monde encore hanté par la guerre civile et ses conséquences, les meurtres, délations, trahisons et bassesses commis durant les années sombres du franquisme et que, en vertu d’un pacte tacite, on s’est résigné à oublier afin de ne pas ébranler la très fragile paix sociale. 

Tel est le climat politique quand le narrateur Juan de Vere, jeune homme de 23 ans, trouve son premier emploi en tant que secrétaire privé du célèbre réalisateur Eduardo Muriel. En raison des longues heures de travail, de Vere passe la majeure partie de ses journées, et parfois même ses nuits, dans l’appartement de ce patron qu’il admire. De surcroît, Muriel, sans vraiment s’en rendre compte, lui donne un accès privilégié à son intimité : il le prend comme confident et lui fait connaître son cercle d’amis ainsi que sa femme, la belle et mélancolique Beatriz.

Rapidement, le narrateur est intrigué par la relation de ce couple : Muriel, homme très honnête, courtois et charmant, déteste Beatriz envers laquelle il se montre d’une cruauté inouïe. Il ne cesse de la dénigrer et de l’insulter (en privé), et il l’a pour toujours bannie de son lit. Tard certaines nuits, Juan observe à la dérobée cette pauvre femme déambuler dans le couloir de la maison tel un fantôme puis, s’armant de tout son courage, frapper à la porte de son mari pour quémander ne serait-ce qu’une étreinte, une câlinerie, un lambeau de tendresse, et sans rien obtenir que des moqueries féroces. Le jeune homme soupçonne alors Beatriz d’avoir peut-être commis quelque chose d’horrible que son mari ne lui a jamais pardonné ; il commence donc à l’espionner, à la suivre partout, espérant déterrer cet hypothétique secret.

Or Muriel lui-même le charge entre-temps d’espionner le docteur Van Vechten, célèbre pédiatre et grand ami de la famille, afin de vérifier l’exactitude de certaines rumeurs selon lesquelles ce personnage se serait comporté d’une manière abjecte avec une ou plusieurs femmes durant la période franquiste.

C’est ainsi que Juan devient une sorte d’agent double, un espion pour son propre compte et pour celui de son patron. Il mène ses deux enquêtes parallèles jusqu’au bout, tenant en haleine son lecteur qui ne sera guère déçu par les révélations finales. Beaucoup de patience est pourtant nécessaire pour arriver à ces coups de théâtre tonitruants, car la manie digressive de Marìas et de son narrateur étire le temps, l’immobilise, surtout aux moments les plus cruciaux, où l’on brûle de connaître la suite de l’histoire. Mais celui qui sait attendre et s’abandonner aux phrases monstrueuses, hypnotiques et ensorcelantes de cet auteur, découvrira peut-être que les longues incises, les divagations interminables qui probablement forment les trois quarts de l’ouvrage et où il est question de tout – de la vie, de la mort, de la vieillesse, de la jeunesse, de la mémoire, du deuil, de l’histoire de l’Espagne, du cinéma, de la littérature, etc. –, sont l’âme de ce roman et ce qui, davantage que l’intrigue bien ficelée, lui donne toute sa force.
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Si rude soit le début de Javier Marìas, traduit de l’espagnol par Marie-Odile Fortier-Masek, Gallimard, 2017, 578 p.

 
 
D.R.
 
2017-11 / NUMÉRO 137