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2017-02 / NUMÉRO 128   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
L’influence des morts ?
Après La Nuit de feu, Éric-Emmanuel Schmitt poursuit son exploration des mystères spirituels à travers un roman prenant et surprenant.

Par Lamia el-Saad
2017 - 01

Le postulat de départ est assez simple. Certains morts seraient « plus morts que d’autres ». Ceux qui disparaissent « ont tout donné, ceux qui s’incrustent ont davantage promis que tenu », n’ont pas été au bout de leur mission. Certains conserveraient leur taille normale, d’autres (ne mesurant pas plus qu’une trentaine de centimètres) flotteraient au-dessus de nos épaules. Ils seraient en mesure de veiller sur nous, de nous guider, de nous influencer, voire dans certains cas de nous manipuler. Nous ne serions même pas véritablement conscients de la présence de ces esprits bienveillants ou malfaisants. Augustin Trolliet, « l’homme qui voyait à travers les visages », a le don de voir les morts des autres.

Toutefois, contrairement à ce que cet axiome pourrait suggérer, l’auteur du « cycle de l’invisible » ne nous livre pas une étude métaphysique mais bien un roman qui aborde un sujet d’une brûlante actualité : celui de la radicalisation d’un musulman modéré. Si l’attentat a lieu en Belgique, devant l’église de la place Charles II à Charleroi, il n’est pas sans rappeler les derniers attentats commis en France.

Augustin Trolliet a tout vu. Il a même vu, sur l’épaule du jeune terroriste, un vieil homme en djellabah noire (son père défunt) tenir des propos véhéments pour venir à bout des craintes et des hésitations de son fils devant la mort.

Indigent, vivant en marge de la société, suscitant aussi bien la méfiance de la police et du juge d’instruction que celle du frère du terroriste, Augustin devra choisir son camp.

Ce roman qui relate, par définition, une histoire fictive pose néanmoins de vraies questions : celle de la capacité de l’homme à donner le meilleur de lui-même lorsque tout le pousse vers le pire, celle du libre-arbitre, celle des crimes commis par les hommes au nom de Dieu, celle de Ses colères dans la Bible, celle du récit de la Genèse (avec lequel Dieu se serait « tiré une balle dans le pied » puisqu’Il devait bien savoir que la théorie de l’évolution de l’espèce finirait par le remettre en question), celle de la nécessité de s’y reprendre à trois fois et d’instaurer trois religions monothéistes, celle de Son Livre préféré, celle de la responsabilité du Tout-Puissant dans les malheurs des hommes… et tant d’autres encore… des questions que l’on se pose d’ordinaire à soi-même mais qu’Augustin posera directement au Créateur, lequel lui apparaîtra sous la forme d’un Grand Œil.

Outre une inédite interview de Dieu, ce livre est unique à plus d’un titre. Il est écrit à la première personne, non pas par Schmitt mais par Augustin. Schmitt n’est qu’un personnage qui intervient, sous sa véritable identité, dans son propre roman. Curieux mélange des genres : le narrateur (Augustin) est le personnage principal et l’auteur (Schmitt) n’est qu’un personnage secondaire.

Il n’en demeure pas moins que ce livre, par moments autobiographique, est sans doute l’un de ceux où Schmitt se dévoile le plus : nous révélant plusieurs aspects de sa personnalité, ses principaux traits de caractère, l’identité des morts qui l’entourent, la description de sa maison en Belgique, ses habitudes quotidiennes parmi lesquelles la promenade avec ses chiens (dont le comportement est le fidèle reflet de celui de leur maître), ses horaires d’écriture, le drame dont il ne s’est jamais remis et la douleur qui a fait de lui un auteur si prolixe, la caractéristique commune à tous ses livres, « le secret de facture schmittien ».

L’histoire toute entière est traversée par une question récurrente : « Qui écrit quand j’écris ? » Une question que Dieu lui-même, interrogé sur Son œuvre littéraire, se pose aussi ; écrivain à Sa manière, Il a inspiré trois best-sellers.

Loin d’être linéaire, le récit de Schmitt nous offre plusieurs histoires dans l’histoire. Orphelin, abandonné dès la naissance, Augustin recherche en permanence son propre mort… recherche inlassablement ses parents dans chaque visage…

Ce roman où fiction et réalité sont intimement mêlées et où certains morts ressemblent à s’y méprendre aux vivants nous tient en haleine d’un bout à l’autre et ne livre la totalité de ses secrets qu’à la dernière ligne.

En plus du délicieux plaisir de leur lecture, ces pages laisseront une trace imperceptible dans la tête et dans le cœur de chacun : la secrète envie d’y croire… l’envie de croire que nous ne sommes pas seuls et qu’il existe autour de nous des esprits bienveillants et protecteurs.


 
 
© Roberto Frankenberg
 
BIBLIOGRAPHIE
L’Homme qui voyait à travers les visages de Éric Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 2016, 420 p.
 
2017-02 / NUMÉRO 128