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2017-01 / NUMÉRO 127   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
La guerre, l’amour et les baby-boomers


Par Fifi Abou Dib
2017 - 01

C’est une bluette, un roman photos sans photos, mais un ouvrage que l’Académie française a trouvé suffisamment méritoire pour lui attribuer son « Grand prix du roman ». D’où une controverse qui nous a poussés à examiner de plus près cet objet de 490 pages adoubé par Grasset, et proposer à nos lecteurs ce verdict perplexe : non, Le Dernier des nôtres ne marquera probablement pas l’histoire de la littérature, mais il est presque impossible de le lâcher et ce n’est pas à tort que la critique parisienne l’a qualifié de « page turner ». 

New-Jersey et Manhattan, 1969-1978 ; Dresde et Alpes bavaroises, 1945-1948. Deux pays et deux époques servent, en alternance, de toile de fond au récit dont le narrateur tient le rôle titre. « Le dernier des nôtres », on peut le révéler sans ôter grand-chose au suspense, est bien Werner Zilch qui, au début de l’histoire, ne sait encore rien de ses origines. Adopté à l’âge de trois ans par une mère d’origine normande et un père américain de la classe moyenne rustique, il est doté d’un sens de la vie et de la survie digne d’un Jean-Baptiste Grenouille (héros du Parfum de Patrick Süskind). Comme ce dernier d’ailleurs, il naît dans des conditions aussi insalubres que tragiques, avec un appétit féroce. Werner Zilch, que l’on rencontre en 1969, est un solide jeune homme de 24 ans, direct, rustre, solide et irrésistible. Entrepreneur en bâtiment dans un New York en plein boom économique, il est flanqué d’un associé de – très – bonne famille. Marcus Howard est aussi timide et réservé que Werner est extraverti jusqu’à l’effronterie. L’élément perturbateur arrive dès les premières pages sous la forme d’une blonde incendiaire, Rebecca Lynch, dans laquelle Werner reconnaît la femme de sa vie et pour laquelle il sera prêt à toutes les audaces. La rencontre de Werner avec la famille de cette héritière, par ailleurs artiste peintre et supposée inaccessible, est dramatique. C’est cette scène qui finit par éclairer l’histoire dans l’histoire, les multiples analepses et retours au bombardement de Dresde en 1945, ce Dresde où l’auteure développe un récit parallèle qui met en scène la petite équipe de scientifiques allemands chargés de développer les missiles V2 pour le compte de Hitler, qui espère à travers ce programme changer le cours de la guerre. Ces mêmes scientifiques seront exfiltrés par les Américains qui comptent exploiter leurs recherches pour lancer le programme Apollo. L’un d’eux est le père biologique de Werner et peut-être celui de Rebecca. Au passage, la romancière met en lumière le personnage de Wernher Von Braun, directeur de ce programme et parrain du héros, qui mène à la NASA une vie confinée. Entre inceste et holocauste, realpolitik et flamboyance du New York des années 70, on tutoie Joan (Baez), Andy (Warhol), Jimi (Hendrix) et bien d’autres étoiles de cette bohème dorée. Donald Trump en personne, et tel qu'en lui-même, y fait une apparition remarquée.

Le talent d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, par ailleurs auteure de Fourrure (2010) et rédactrice en chef de Point de Vue, est sans conteste dans la manière dont elle tient le lecteur en haleine à coup de vraies et fausses fenêtres, syntaxe courte et efficace, documentation fournie, construction irréprochable, digne d’un scénario de film prêt à l’emploi. Et même s’il n’apporte aucune nourriture spirituelle, même si l’on n’en retiendra aucune citation, Le Dernier des nôtres offre un vrai plaisir de lecture, et prix de l’Académie ou pas, il serait dommage de s’en priver.

 
 
© Roberto Frankenberg
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Dernier des nôtres de Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Grasset, 2016, 490 p.
 
2017-01 / NUMÉRO 127