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Roman
Candide au pays du Cèdre


Par Carole André-Dessornes
2016 - 06
Après Partage de l’infini (2005) dans lequel il aborde avec finesse et nuances le conflit israélo-palestinien, Les Ruines du ciel (2008) où il est question de l’intervention américaine en Irak à travers le regard d’un soldat et sa famille, et La Levée des couleurs (2011) où la jeune Siham assiste impuissante au massacre des siens et va devoir survivre à cette tragédie, Ramy Zein revient enfin avec son tout dernier roman, Tribulations d’un bâtard à Beyrouth.

Romancier et critique littéraire, également professeur à l’Université Saint-Joseph, ce dernier explore, sous toutes ses formes et sans détour, les tensions entre l’individu et la société. Il ne se contente pas d’écrire pour dire les choses ou se raconter… Ramy Zein va bien au-delà, il incarne ses textes et ne cesse de nous surprendre. Il appartient à cette catégorie d’auteurs qui nous révèlent à nous-mêmes, sans aucun compromis. Chacun de ses romans est une pierre posée sur un sentier où l’Humain est au cœur de ses préoccupations. 

Avec son dernier roman, il nous plonge dans le récit initiatique de Yad, héros malgré lui de sa propre vie. C’est un véritable parcours semé d’embûches où méfiances et malentendus s’entrecroisent et où parfois l’imaginaire se fraie un passage et donne l’impression de reprendre le dessus. Ce roman sans complaisance n’en reste pas moins un cri d’amour envers un pays où les sentiments exacerbés et la peur des autres amplifient les fractures, les blessures non refermées.

Ce héros, tel Candide découvrant la réalité du monde, apprendra à ses dépens ce que représente l’identité et en particulier l’identitarisme religieux et l’absurdité de ce dernier. Il s’engage dans la vie « avec l’innocence d’un premier communiant » mais réalisera combien les clichés ont la vie dure. Il va se frotter à la bassesse du monde.

Ramy Zein fait la part belle à un autre personnage central, présent tout le long de ce récit « d’aventures » : il s’agit de la peur qui n’est pas un mal en soi, mais si peu importante soit-elle, elle peut contaminer les foules telle une pandémie et dicter la conduite des uns et des autres, allant du repli sur soi au recours parfois à une extrême violence, au final à la bêtise. 

Yad est l’archétype de l’anti-héros bien plus que du héros, cherchant, sans pour autant toujours y parvenir, à s’affranchir des croyances et superstitions si profondément ancrées dans cette société marquée par l’ombre de la guerre civile planant toujours. Les véritables coupables ne sont peut-être pas les tyrans eux-mêmes, mais ceux qui ne combattent pas ces préjugés, cette injustice et l’oppression qui en découle. N’est-il pas au fond plus simple et confortable de rester figés sur ce passé ? Le drame ne résiderait-il pas dans le fait de ne pas vouloir changer ce qui se déroule sous nos yeux, aussi insupportable que cela puisse paraître ? La peur et l’ignorance ne sont-elles pas les plus grands des maux ?

Le regard de l’autre nourrit le conformisme et les clichés si bien entretenus par les hérauts du communautarisme, à tel point que le mensonge par omission devient une sorte de réflexe chez Yad. Le tragique et le comique sont ici indissociables, allant jusqu’à la dérision. La farce n’est jamais bien loin. Sa quête de l’amour et ses échecs répétés frisent l’absurde. Même l’achat de la maison de ses rêves relève du parcours du combattant, si bien qu’il finira par y renoncer. L’humour est au rendez-vous et ajoute au burlesque des situations vécues par Yad. Par cet humour, Ramy Zein force les serrures ; il sort des sentiers battus et ose franchir les barrières imposées par la société : Yad, dont le seul crime est d’être musulman, mais pas un musulman ordinaire… un chiite ! « Un mauvais musulman certes, pas pratiquant pour un sou, tenant la religion dans une méfiance absolue, mais musulman quand même » ! Le décor est d’emblée planté.

Après tout, le bout du tunnel n’est peut-être pas si éloigné pour lui. Peut-être va-t-il trouver son salut dans les bras de Chris ? Cette jeune femme au prénom christique mais au comportement si surprenant à ses yeux qu’il finira par se demander si elle n’est pas musulmane. Sera-t-elle celle par qui le mauvais sort sera conjuré ?

Mais que serait le Liban sans ses chrétiens ? Que serait ce pays sans ses musulmans ? Peut-être est-il permis de croire encore au miracle de l’amour ! Une seule réponse : elle se trouve dans le roman. 

Drôle et sarcastique, Ramy Zein ne ménage personne. Pari réussi que ce dernier roman.


 
 
D.R.
Les véritables coupables ne sont peut-être pas les tyrans eux-mêmes, mais ceux qui ne combattent pas ces préjugés, cette injustice et l’oppression qui en découle.
 
BIBLIOGRAPHIE
Les Tribulations d’un bâtard à Beyrouth de Ramy Zein, L’Harmattan, 2016, 174 p.
 
2018-11 / NUMÉRO 149