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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Une femme révoltée


Par Tarek Abi Samra
2016 - 02
Lorsque Kawthar tombe amoureuse de Machârî, elle entrevoit un rêve de liberté. Vivant « dans une société patriarcale arriérée, qui voit en l’homme le seul dépositaire de la force et du droit », elle déclare à sa famille chiite vouloir épouser un homme marié, père de trois enfants et qui, de surcroît, est sunnite. Le refus catégorique de ses parents la pousse à louer un appartement où elle s’installe en célibataire, attendant l’issue de sa relation avec Machârî et encourant le risque assez grave, dans un Koweït très traditionnel, d’être stigmatisée comme une femme déchue.

C’est bien l’intrigue d’Ici même, premier roman traduit en français du Koweïtien Taleb Alrefai. Estompant les limites entre fiction et réalité, l’auteur se met lui-même en scène à la fois comme témoin de cette relation amoureuse et comme celui qui la transpose en récit pour en faire un roman. C’est ainsi qu’on le retrouve dans plusieurs courts chapitres, cloîtré dans son bureau, derrière son ordinateur et souffrant de sa hernie discale, en train d’écrire l’histoire de Kawthar dont il fut l’ami de feu son père. Son héroïne l’appelle parfois au téléphone pour lui demander conseil, mais « oncle Taleb » ne sait quoi lui dire. 

Dans le roman qu’il est en train de rédiger sous le regard du lecteur, Taleb imagine Kawthar dans son nouvel appartement, se réveillant à 5 heures et quart du matin, le jour même où elle est supposée se marier avec Machârî. Deux heures durant, elle demeure étendue sur son lit à ressasser toutes les étapes de sa relation avec ce haut fonctionnaire public dont la beauté, l’élégance et la virilité l’avaient éblouie lorsqu’elle pénétra pour la première fois dans son bureau il y a quatre ans. Elle se rappelle sa brulante jalousie envers la femme de Machârî, leur première nuit d’amour lors d’un voyage en Angleterre, quand son « hymen a délivré le filet de sang qu’il retenait depuis plus de trente ans » ; elle repense à leurs innombrables ruptures de même qu’au dilemme qui lui a tant travaillé l’esprit : s’accaparer cet homme à elle seule tout en détruisant sa famille, ou bien rester sa maîtresse. Enfin, elle accepte de l’épouser lorsqu’il lui fait la vague promesse de divorcer sa femme un an après leur propre mariage.

Il est à présent 7 heures et quart du matin. Kawthar est encore dans son lit, perdue dans ses réminiscences, quand elle entend sa bonne lui crier : « Votre café est prêt. » Il est temps de se lever. Elle se répète à plusieurs reprises, comme pour barrer le chemin à toute hésitation : « Aujourd’hui, j’accepterai d’épouser Machârî… Aujourd’hui, je signerai un contrat de mariage avec un homme marié… » L’épousera-t-elle finalement ? Le lecteur ne l’apprendra jamais, le récit prenant fin lorsque Kawthar quitte son lit.
À travers l’histoire de cette héroïne, Taleb Alrefai dresse un réquisitoire contre le sort réservé aux femmes dans certains pays arabes. Il dénonce surtout des sociétés où le système patriarcal maintient la femme dans une dépendance presque absolue à l’égard de l’homme, qu’il soit père ou époux, et où les traditions étouffent toute possibilité d’épanouissement personnel. Mais sa critique reste trop souvent au niveau des généralités ; elle n’est ancrée ni dans une réalité sociologique concrète, ni dans le vécu de Kawthar. Ceci pourrait convenir à un article ou à un essai, mais s’avère nuisible dans un roman car les protagonistes sont alors mis au service des idées alors que ces dernières devraient plutôt naître organiquement de l’intrigue et des interactions entre les personnages. C’est ce qui explique que Kawthar semble parfois s’adresser directement au lecteur d’une manière un peu didactique.

L’auteur a néanmoins réussi à mettre en évidence le piège qui guette les femmes déterminées à conquérir leur indépendance : à l’instar de l’héroïne d’Ici même, leur révolte pourrait se réduire à la simple substitution de la tutelle d’un homme, leur père, contre celle d’un autre, leur mari. L’on se surprend donc à rêver que Kawthar, au dernier moment, décide de rompre avec Machârî pour prendre un autre chemin que celui du mariage.

 
 
D.R.
Taleb Alrefai dresse un réquisitoire contre le sort réservé aux femmes dans certains pays arabes.
 
BIBLIOGRAPHIE
Ici même de Taleb Alrefai, traduit de l’arabe par Mathilde Chèvre, Actes Sud, 2016, 160 p.
 
2018-12 / NUMÉRO 150