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Roman
Aux sources du génocide rwandais
Le Renaudot 2012 couronne un premier roman qui dépeint la vie à l’intérieur des murs d’un lycée pour jeunes filles dont le quotidien reflète les tensions fratricides du Rwanda arrivé au bord du massacre.

Par Ritta Baddoura
2012 - 12
Lorsque son éditeur lui annonce que Notre-Dame du Nil a obtenu le prix Renaudot, l’auteure rwandaise Scholastique Mukasonga « a cru à une blague ». Si son premier roman a figuré dans la sélection de printemps du Renaudot, il avait été écarté de la dernière et cette consécration est une surprise. La romancière d’expression française, qui a déjà publié deux essais autobiographiques, se dit « très fière et très honorée », et confie que ce roman « a été thérapeutique (…). C’est une nouvelle naissance, une réconciliation avec moi-même. Je ne suis plus dans le statut de victime, mais dans celui d’écrivain ». Lorsque a lieu en 1994 le massacre des Tutsi, un million de victimes en cent jours, Scholastique Mukasonga, installée en France depuis seulement deux ans, apprend la mort de 27 membres de sa famille, dont sa mère à laquelle elle rend hommage en 2008 dans La Femme aux pieds nus. Unique survivante, avec l’un de ses frères, Mukasonga s’éprouve gardienne de la mémoire familiale et signe par ce legs reçu son entrée en littérature.

Notre-Dame du Nil, un lycée de jeunes filles tenu par des religieuses belges, domine le Rwanda à 2 500 mètres d’altitude. D’accès difficile, à proximité des sources du mythique fleuve égyptien, il représente la garantie, pour les familles du peuple majoritaire – Hutu – au pouvoir, que leurs filles, outre l’éducation « civilisée » reçue, parviendront vierges au mariage, condition essentielle pour encore gravir les échelons de la puissance et de la richesse. Au cœur de cette nature intransigeante placée sous la protection de la Vierge noire du Nil, la violence morale et physique s’épanouit, prenant appui sur le quota ethnique qui limite à 10 % le nombre des élèves Tutsi.

Ce huis clos où vivent des lycéennes en proie comme tant d’autres aux émois de l’adolescence voit les connivences et les jalousies se muer, sous l’œil fasciné, lâche ou complaisant des Occidentaux, en manipulations perverses et en haine raciale. La fin de l’innocence, sous la plume de Mukasonga, fait coïncider la source du Nil, les premières menstrues et les premiers écoulements du génocide. Parmi les forces aux commandes de cette machination et parmi celles qui luttent contre elle siègent, et là réside la force de ce roman, de très jeunes filles. Si leur sexe ne les prédestinait pas à occuper les premiers rôles, leur volonté d’émancipation puise dans la perturbation sociopolitique et dans la symbolique de leur prénom – qui porte selon la tradition la promesse de leur tempérament et de leur destinée – la force de devenir les instigatrices des grands changements.

Scholastique Mukasonga parvient judicieusement à fondre dans la trame du récit, l’éclairage historique apporté aux origines du génocide rwandais. Elle réussit aussi à dépeindre l’obstination cruelle et la créativité hors normes de lycéennes que la conscience du mal mûrit. Son style fluide et concis restitue avec un talent égal les poussées haineuses ou la candeur. Cela donne des dialogues vifs qui familiarisent le lecteur avec la culture rwandaise, ses dialectes, sa cuisine, ses superstitions, sa mentalité ambivalente entre tradition et modernité, sa lutte des classes et des ethnies, son rapport ambigu à l’Occident ex-colonisateur ou allié, et son incapacité à s’approprier une histoire difficile autrement que par le meurtre. Cependant, le rythme inégal du récit échoue à préserver l’intensité du crescendo jusqu’au point culminant. Il reste que de belles trouvailles, même si hâtivement abordées, attendent le lecteur dans ce premier roman dont les inflexions douces-amères ne sont jamais sans dérision.

 
 
 
 
« Je ne suis plus dans le statut de victime, mais dans celui d’écrivain »
 
2014-12 / NUMÉRO 102