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Roman
L’homme qui ne savait pas mourir


Par Fifi ABOU DIB
2012 - 09
À l’heure où s’achève notre été méditerranéen écrasé de soleil, étourdi par le grésillement des cigales, animé de banquets interminables parmi les oliviers, on se rend compte à quel point on ne sort pas indemne de la lecture d’un roman de Gaudé. Le Soleil des Scorta est devenu le nôtre. Comme ces clans des Pouilles dont parle le livre, nous nous regardons parfois manger « comme si le pire était à venir (…) avec joie et exagération ». De même, alors qu’un nouveau cyclone menace La Nouvelle-Orléans, on se prend, comme dans Ouragan, à imaginer des crocodiles crachés par le Mississipi dans les artères des villes, et des enfants perdus, des vieilles résignées, des vies transformées en destins par l’arrivée d’un cataclysme. Des héros anonymes auxquels l’histoire ne s’intéressera pas, mais que l’écrivain repêche parce qu’ils sont le sel de l’humanité.

Laurent Gaudé revient cette rentrée avec un sujet bien étrange : la mort d’Alexandre le Grand. Sous le titre Pour seul cortège, quelques dizaines de pages racontent l’agonie à Babylone de l’un des plus grands conquérants de l’histoire. Le lecteur est en droit de se demander s’il y a là matière à roman. C’est mal connaître les sortilèges de Gaudé. Dramaturge avant tout, et dès ses premières œuvres, l’auteur met à profit l’espace et le temps exigu qu’un tel sujet peut offrir pour déployer une fresque immense qui mène le lecteur de Babylone à l’Arie et plus loin encore jusqu’aux confins de l’Inde qu’Alexandre n’aura pas pu conquérir, quoique…
Dans la débauche du banquet où il célèbre, dans l’excès, avec ses compagnons, ses dernières victoires, Alexandre ressent le premier spasme du mal qui l’emportera. Avant même qu’il ne soit transporté sur son lit d’agonie, nous voilà emportés en Arie, dans cette partie du monde située aujourd’hui entre l’Iran et l’Afghanistan, à la rencontre de Dryptéis que des chevaliers sont allés tirer de sa retraite. Voilà un personnage dont on entend peu parler. Une héroïne obscure comme les affectionne Gaudé. Lors des fameuses noces de Suse où, pour pacifier le royaume qu’il a arraché à Darius III, Alexandre a marié 10 000 de ses hommes à des femmes perses, lui-même a épousé Stateira, la fille du grand roi déchu. Dryptéis est la sœur de celle-ci qu’il a donnée en mariage à son alter ego, Hephaestion. Elle a un enfant, nous dit Gaudé, probablement pas d’Hephaestion, mais là n’est pas le problème. Le problème pour Dryptéis est de soustraire l’enfant au rouleau compresseur de l’histoire qui menace de les écraser tous les deux. Si Alexandre meurt, l’empire ne va pas manquer de se défaire. Les généraux d’Alexandre vont se mobiliser les uns contre les autres. Une ère de guerres et d’assassinats va commencer et personne n’y pourra rien. 

Alexandre, dans tout cela? Alexandre parle à Dryptéis qui va bientôt marcher avec les pleureuses contre son catafalque, après avoir abandonné son enfant pour lui donner une chance de vivre. Un troisième personnage est apparu au début du roman. Il a la tête coupée, il revient vers Alexandre dans un sac porté par des cavaliers. Avec lui, une urne qui contient la voix du roi des Navananda. C’est Ericléops, que le conquérant a envoyé au pays des confins déclarer la guerre. Dans l’urne, la réponse à ce défi et un grand saut dans le merveilleux, dans la dimension des épopées et des mythes. « À qui appartiens-tu Alexandre ? » Cette question attribuée par l’auteur à Olympias, la mère du conquérant, est l’axe de l’œuvre. Alexandre demande à Dryptéis de soustraire son corps à ceux qui tentent de se l’approprier. Alexandre n’appartient qu’à ses conquêtes et le monde connu lui-même n’y suffit pas. 

Pareil au sorcier qui, selon Marguerite Yourcenar, « se taillade le pouce au moment d’évoquer les ombres sachant qu’elles n’obéiront à son appel que parce qu’elles lapent son propre sang », Laurent Gaudé livre au lecteur, avec une écriture habitée – et une impressionnante économie d’effets –, un récit puissant venu d’un autre âge. Il offre surtout à son héros une sépulture à sa mesure, dans les plis d’une Iliade du IIIe millénaire.


 
 
 
2014-09 / NUMÉRO 99