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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Amin Maalouf : l’écrivain et son double


Par Georgia Makhlouf
2012 - 08
D’Amin Maalouf, on sait peu de choses. Certes, il pourrait affirmer à l’instar de Sartre, qu’il n’a rien écrit de plus autobiographique que ses fictions, et que celles-ci le révèlent plus sûrement que des confidences ou des souvenirs. Mais tout de même, on peut dire qu’il s’est effacé derrière ses romans et qu’il a mis des siècles, des océans et des mers entre lui et ses personnages. Si donc on cherche à le « lire » au travers de Léon l’africain, ce journaliste –reporter avant l’heure dont on peut penser qu’il a bien des choses en commun avec l’auteur ; à établir des parallèles entre lui et Ossyane, le héros des Échelles du levant qui pensait qu’il avait raison mais à qui le cours de l’histoire a donné tort ; ou encore à identifier des points communs entre Tanios et son géniteur littéraire, certaines dimensions essentielles de l’auteur s’éclairent certes, mais pour l’essentiel, il avance masqué. 

Maalouf n’avait jamais directement abordé le thème de la guerre du Liban, si ce n’est par le biais d’un livret d’opéra. On peut aisément imaginer que cette thématique était jusque-là trop proche, trop douloureuse, qu’elle était comme un terrain miné sur lequel il n’était pas encore temps pour lui de s’aventurer. Aussi, lorsque l’on apprend que Les désorientés s’annonce comme un roman situé dans le Liban des années 60 et au-delà, on pressent une prise de risque inhabituelle. On y entre donc sur la pointe des pieds, avec une immense curiosité mais aussi avec comme une vague inquiétude, celle d’être soi-même confronté à des fantômes d’un passé dramatique et surtout… si peu passé. Il faut dire que, dans la présentation de l’ouvrage qu’il rédige lui-même, Maalouf dit clairement qu’il s’inspire de sa propre jeunesse et que « si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n’est entièrement imaginaire ». Pour les construire, il a puisé dans une matière très personnelle : « dans mes rêves, dans mes fantasmes, dans mes remords autant que dans mes souvenirs ». Rufin qui l’accueillit à l’Académie Française salue en ce nouvel ouvrage un véritable « War Requiem », reprenant là le titre d’une œuvre de Benjamin Britten. Un requiem ? Il y a en effet quelque chose qui ressemble à un chant ou à une prière dans ce roman. Un chant à la mémoire des disparus, une forme de prière empreinte d’une « nostalgie incurable pour le monde d’avant ». 

Le roman commence par un coup de fil, celui que reçoit Adam, le principal protagoniste, par ailleurs scribe du récit et donc « double » de l’auteur. Il est professeur d’histoire, il s’intéresse aux siècles révolus plus qu’à sa propre époque, à la vie des personnages, sujets de ses recherches, bien plus qu’à la sienne, et il avoue que son infirmité est d’être « maladivement mal à l’aise chaque fois qu’(il a) voulu parler de (lui) ». Ce coup de fil qui le sort de sa vie bien réglée, c’est l’épouse de l’un de ses très vieux amis qui le donne, et elle lui annonce que ce dernier va mourir et qu’il demande à le voir. Or Adam n’a plus revu Mourad depuis vingt ans ; ils se sont brouillés et Adam a quitté le pays où ils ont passé ensemble leur jeunesse pour ne plus y remettre les pieds. Et pourtant il ne peut faire autrement que de prendre le premier vol pour aller au chevet de son ami. Il fait vite et pourtant c’est trop tard, et Mourad est déjà mort lorsqu’il est enfin près de lui. Ce voyage est néanmoins l’occasion pour Adam de renouer des fils brutalement interrompus et de revoir des amis qui furent comme ses frères et dont pourtant les destins les ont menés vers des voies incroyablement diverses : l’un a renoncé au monde pour devenir moine, l’autre a mis ses talents au service du Pentagone, un autre encore est un entrepreneur riche et heureux quand le quatrième flirte dangereusement avec l’intégrisme militant. Il y a aussi un journaliste installé au Brésil, une très belle femme qui ne s’est jamais remise de la mort de son premier amant, l’un des piliers de la bande d’autrefois, et d’autres personnages encore, de chair et de sang, de rêves et de regrets. Ils se proclamaient « voltairiens, camusiens, sartriens, nietzschéens ou surréalistes », mais ils sont rattrapés par une histoire qui bégaie et les voilà redevenus tristement « chrétiens, musulmans ou juifs ». Adam va néanmoins tenter de reprendre le fil là où il l’avait laissé tant d’années auparavant, et ce sont de longues conversations où chacun se raconte, de très anciens silences qui sont enfin rompus, des souvenirs heureux ou tristes qui sont ressuscités et parfois aussi des débats plus âpres où les divergences affleurent et avec elles, des blessures anciennes. Ce roman choral se déroule sur seize jours, mais il brasse plus de quarante années de l’histoire des protagonistes et de la région. Seize jours pendant lesquels Adam va s’employer à réveiller les mémoires, la sienne et celle des autres, mais aussi à organiser des retrouvailles qui s’achèveront par un drame final annoncé dès les premières lignes.

Le roman se clôt donc dans la noirceur, comme pour illustrer que « de la disparition du passé on se console facilement », mais que « c’est de la disparition de l’avenir qu’on ne se remet pas ». Pourtant dans une scène révélatrice qui se situe vers la fin du roman, Adam se pose une question qui lui paraît soudain la seule importante : « Quelle est donc la vraie raison de mon retour vers ce pays bien-aimé dont je redoute d’écrire le nom ? ». Une étrange raison s’impose alors à lui, « limpide dans sa formulation » mais « opaque dans sa signification ». Et cette raison la voici : « Je ne suis revenu que pour cueillir des fleurs »


 
 
D.R.
« C’est de la disparition de l’avenir qu’on ne se remet pas. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Les désorientés de Amin Maalouf, Grasset, septembre 2012, 520 p.
 
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