Par Charif MAJDALANI
2012 - 06
Le deuxième roman du remarquable écrivain libyen de langue anglaise Hisham Matar a été récemment traduit en langue française. Paru en 2011 en Angleterre, ce livre intitulé Anatomy of a Disappearance et traduit sous le titre simple de Une Disparition reprend les thèmes, la configuration générale et les hantises du premier roman de Matar, l’inoubliable et terrible Au Pays des hommes où Matar racontait la vie d’un enfant condamné très tôt à gérer sa vie entre un père absent par intermittence pour des raisons politiques puis enlevé un jour par la police de Kadhafi, et une mère victime elle-même de cet état de choses et incapable de gérer son existence, faisant porter à son fils le poids de ses propres échecs et ceux de la société où elle est née.
On l’aura compris par le titre, Une Disparition revient sur ce thème essentiel de la disparition paternelle, un événement qui aura marqué la biographie de Matar lui-même dont le père, activiste politique libyen, est enlevé en 1990 à Londres par les agents libyens et disparaît évidemment pour toujours. Mais dans ce deuxième livre, l’écrivain focalise son propos sur la vie du petit garçon narrateur, Nuri el-Alfi, sans jamais revenir sur les problèmes politiques et sur la violence qu’exerça la dictature sur la vie des gens, et notamment sur celle des enfants. Sans faire la moindre allusion directe à la Libye, sinon par des mentions parfois équivoques, Une Disparition raconte donc la vie de Nuri au Caire où sa famille, aisée et issue d’une sorte d’aristocratie politique en exil, est installée. Le garçon vit entre deux parents aimants mais distants, enfermé chacun dans une bulle de préoccupations qui demeureront longtemps incompréhensibles pour l’enfant. Et l’incompréhension de ce qui se passe autour de lui atteint un premier paroxysme lorsque sa mère tombe subitement malade et meurt au bout de quelques jours. Jamais Nuri ne comprendra ce qui s’est produit. Poursuivant son existence avec un père qui l’idolâtre mais qui est incapable de lui exprimer son amour, le jeune garçon, qui a douze ans à ce moment, tombe amoureux d’une femme de dix ans plus âgée que lui, rencontrée sur une plage d’Alexandrie et que son père finit par épouser. Les relations entre le nouveau et singulier trio sont ensuite faites de moments d’insouciance, mais aussi de beaucoup d’ambiguïtés. Le fils et sa belle-mère entretiennent ainsi une relation paradoxale sous les yeux même du père, et c’est ensemble qu’ils vivront les moments terribles de l’enlèvement de ce dernier, un pâle matin, à Genève.
Ce deuxième traumatisme dans la vie de Nuri el-Alfi va évidemment modifier la perception du monde par le jeune garçon. Scolarisé dans une école privée de l’Angleterre profonde, conformément au souhait de son père, le garçon, et depuis ce fin fond de l’univers, va gérer tant bien que mal l’absence brutale et inexplicable, affrontant dans la douleur et l’impuissance les silences et le mystère entretenus par son entourage autour de bien des faits. Il grandit ainsi entre l’obstination à refuser de croire à l’inéluctable et la lente intériorisation du manque, et devient progressivement un homme dont l’existence, même si c’est parfois par intermittence, sera consacrée à la recherche du père, à une tentative d’en ressaisir le personnage, d’en redessiner la personnalité, d’en comprendre la vie, les moments de mutisme et les parts d’ombre. Dans la relecture minutieuse de ses souvenirs d’enfance à la lumière de son intelligence d’adulte, mais aussi en revenant sur les lieux problématiques où l’enlèvement a eu lieu, le fils apprend ou comprend l’amour fou que lui portait son père, la vie amoureuse erratique de ce dernier ou son engagement dans l’opposition politique au régime non nommé de son pays.
Roman superbe et délicat, écrit avec un doigté de maître, distant par pudeur et en même temps si proche par sa manière d’énoncer l’indicible et la souffrance, bouleversant par moments, plein de fulgurances et d’une efficacité extrême dans le déroulement du récit difficile de la lente maturation d’un enfant qui devient un homme dans l’ombre du souvenir de ses parents, Une Disparition est aussi le constat impitoyable des dégâts que constituent dans la vie d’un enfant les non-dits, les secrets de famille, le mystère autour des préoccupations ou des activités des parents. Sans cesse en butte aux singuliers et terribles moments d’absence d’une mère murée dans ses rêveries incompréhensibles mais dont le fils fait néanmoins un portrait saisissant de beauté, livré aussi à la pudeur du père, puis aux silences obstinés de ses proches, l’enfant devra faire les travaux de deuils successifs par lui-même, dans sa solitude d’enfant unique.
Se construisant lentement dans cette reconstitution de l’image du père, Nuri finit par revenir au Caire, dans l’appartement de son enfance, au milieu d’un univers familier et aimant, mais hanté par tant de disparitions. Lentement, tranquillement, il y poursuit sa quête et vient petit à petit occuper, comme dans un dernier acte de reconnaissance et d’identification, la place physique et géographique de son père au sein de l’espace domestique ancien, aussi bien que sa place symbolique au milieu des hommes qui le connurent et furent témoins de sa grandeur et de sa générosité. C’est en reprenant en main le fil de la continuité filiale que le fils trouve alors le meilleur moyen de résorber en lui la douleur de l’absurde séparation, et de retrouver enfin, pour lui-même, une place dans le monde.