Par Georgia Makhlouf
2012 - 06
«Quant au Condottière, merde pour celui qui le lira. » Ainsi s’exprime Georges Perec en décembre 1960, profondément déçu que son manuscrit ait été refusé. Il se propose de le reprendre dix ans plus tard pour en faire un chef-d’œuvre, ou bien de l’abandonner « dans une vieille malle » où « un exégète fidèle » le retrouvera et le publiera. Perec aura donc vu juste et cela doublement : d’abord parce que Le Condottière est « le premier roman abouti » qu’il parvient à écrire et qu’il « contient nucléairement les grands textes à venir », comme l’écrit Claude Burgelin qui préface l’ouvrage ; mais aussi parce que trente ans après sa mort, son tapuscrit est retrouvé dans ce qui ressemble fort à une vieille malle, et qu’il est enfin publié pour le plus grand bonheur de tous les amoureux de l’écrivain.
Le Condottière qui donne son titre à ce roman policier est un portrait sur bois, peint par Antonello de Messine en 1475, et qui se trouve au Louvre. Gaspard Winckler, héros du roman et faussaire de haute volée, entreprend de réaliser un faux Condottière pour le bénéfice d’un commanditaire qui se nomme Anatole Madera (rappelons au passage que madera signifie bois en espagnol). Mais le livre s’ouvre en réalité sur l’assassinat de Madera par Winckler. Pourquoi ce meurtre ? Quel objectif poursuit donc ce virtuose du faux ? Pourquoi vit-il ce meurtre comme une libération ? Sans doute pour mettre fin à l’impasse que représente la falsification, la facilité illusoire de la copie, sans doute aussi parce qu’il ne peut plus accepter le joug, la servitude dans laquelle son commanditaire le maintient, le faisant vivre tout en lui refusant de vivre vraiment. Le récit se présente ainsi sous la forme du monologue de Winckler, tantôt à la troisième personne, tantôt s’adressant à lui-même au « tu » comme s’il se dédoublait, tantôt enfin répondant à des interrogatoires. Au final, cela donne un texte extrêmement composé, répétitif par endroits, sans que la veine du suspense propre au polar y soit vraiment présente.
Néanmoins, ce premier roman met en place quelques-unes des pièces essentielles du puzzle que l’œuvre de Perec se plaira à recomposer, à revisiter, à décliner.
Le thème du faux va ainsi devenir un thème récurrent dans les écrits de Perec, « presque une obsession », souligne Marcel Benabou, président de l’association Georges Perec. « On le trouve massivement présent dans La vie mode d’emploi ainsi que dans Un Cabinet d’amateur », poursuit-il. De même Le Condottière met-il en scène pour la première fois le personnage de Gaspard Winckler, né d’une légende allemande (Kaspar Hauser) et d’un poème de Verlaine, et qu’on retrouvera dans W ou le souvenir d’enfance ainsi que dans La vie mode d’emploi. Soulignons enfin que Perec entretenait un rapport particulier avec la peinture. « Il disait volontiers qu’il aurait aimé être peintre », souligne Benabou, « et la peinture jouera un rôle particulièrement important dans La vie mode d’emploi ainsi que dans Un Cabinet d’amateur où l’on trouve de très nombreuses descriptions de tableaux ».
On lira donc ce livre avec un double regard : celui du connaisseur de l’œuvre qui y trouvera un intérêt « génétique » et recherchera, tel un bon détective, les indices de ce qui deviendra la manière propre de l’écrivain – le polar, on le voit, n’est pas exactement où on l’attendait – ; et celui de l’amoureux de la langue qui prendra tout simplement plaisir à quelques très belles pages. « Que cherchais-tu ? Que voulais-tu ? Arracher aux siècles ta propre image ? Parvenir toi-même après l’expérience accumulée de douze années de technique à la création authentique d’un chef-d’œuvre ? » L’effet miroir entre le faussaire et l’écrivain a de quoi donner, par moments, un délicieux vertige.
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