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Roman
Pas de pays sans paysans
Après Le Prince des cyniques, Trésors, La Pierre m’a parlé et La Caste supérieure, Ramzi Toufic Salamé nous livre son cinquième roman.

Par Lamia el Saad
2011 - 07
Homme d’affaires qui est, à l’évidence, passé à côté de ce qui aurait pu être une véritable vocation d’historien, il se penche sur une période de l’histoire du Liban qui n’a sans doute pas fini de livrer tous ses secrets. Ce faisant, sous couvert de roman, il fait œuvre d’historien.

C’est bel et bien un roman et non un ouvrage historique que nous propose Ramzi Salamé. Cet ouvrage éclaire une page méconnue de l’histoire du Mont-Liban, à savoir la révolte des paysans qui a mis un terme au système du caïmacamat pour instaurer une République des paysans, éphémère république qui ne fut qu’une transition avant le mutassarrifat. Mais à y regarder de plus près, cette république ne pouvait qu’être éphémère ; l’âme de la révolte étant destinée à s’éteindre sitôt la révolte terminée.

L’auteur y relate, avec un luxe de détails, les exactions qui ont déclenché cette révolution des paysans ; alors que, jusque-là, ils avaient privilégié leur sécurité aux dépens de leur confort et même… de leur dignité. Salamé revient également sur les nombreuses tentatives de négociations (condamnées d’avance à l’échec ?) pour éviter le clash. Le rôle de l’Église maronite est également largement évoqué et se révèle assez ambigu. La position ottomane était en revanche très claire : observer la plus stricte neutralité et laisser les habitants du Mont-Liban s’entretuer, ce qui était conforme à l’immuable politique de la Sublime Porte qui consistait à diviser pour régner.

Et si les Ottomans se sont bien gardés d’intervenir, ce ne fut nullement le cas des puissances européennes pour qui cette révolte paysanne est devenue très vite un enjeu, une victoire à récupérer à leur avantage. De fait, il est possible de dégager de ce roman quelques constantes historiques.

La première étant que, si les révolutions sont faites par des idéalistes, intègres et courageux, elles sont souvent récupérées par des manipulateurs habiles et opportunistes qui les détournent de leur but initial afin d’en tirer eux-mêmes le meilleur profit. C’est ainsi que ceux qui sont non seulement les protagonistes mais aussi l’âme des révolutions sont bien souvent écartés par ceux qui cueillent les fruits de leurs efforts et de leur lutte ; et qui se partagent entre eux des victoires chèrement acquises par d’autres.

La seconde nous renvoie ironiquement à l’actualité du Moyen-Orient. Il ne suffit pas de renverser l’ordre établi, encore faut-il être apte à le remplacer : la « culture de la démocratie exige une maturité, résultant d’une expérience de la liberté acquise au fil des ans ». C’est ainsi que « les révolutions et les guerres commencent dans l’euphorie et les grandes idées et… finissent dans les malheurs et le dégrisement ».

Ce roman contient, assez curieusement, une contradiction flagrante qui rend le récit invraisemblable. Elle réside dans le saisissant contraste entre l’éducation élémentaire des protagonistes, leur fraîcheur et leur innocence d’une part et, d’autre part, le rôle de stratèges politiques que leur prête l’auteur. S’ils font preuve d’une grande candeur dans leurs relations humaines (notamment amoureuses), ils s’avèrent être de fins négociateurs ; et s’ils mènent une vie simple à travailler la terre, cela ne les empêche nullement d’échanger, le moment venu, des avis sur des idéologies politiques, de citer en exemple Néron qui n’a pas hésité à brûler Rome… De sorte que, même s’il est naturel qu’une révolution soit menée par des hommes du peuple, les personnages de ce roman, pour attendrissants et attachants qu’ils soient, font preuve d’une érudition qui surprend et qui entache leur crédibilité.

Si le style est fluide, il est loin d’être homogène… En effet, une partie du récit est restituée « dans son jus » ; avec les mots de son époque et un vocabulaire adapté à son contexte. L’autre, en revanche, nous parvient (de la manière la plus anachronique qui soit !) par le truchement d’un langage contemporain et même familier pour une large part… qui place dans la bouche de paysans en tenue traditionnelle un certain nombre d’anglicismes… Pour les amateurs du genre, c’est un dépaysement garanti !

 
 
« La culture de la démocratie exige une maturité, résultant d’une expérience de la liberté acquise au fil des ans »
 
BIBLIOGRAPHIE
La République des paysans de Ramzi T. Salamé, L’Harmattan, 2011, 349 p.
 
2018-10 / NUMÉRO 148