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Roman
La confession d'un innocent


Par Nabil MALLAT
2009 - 05
Dans son dernier roman, La Confession négative, Richard Millet s’expose à la lumière. Ainsi, Millet devient un habitant de cette ancienne Égypte qui, comparaissant devant Osiris, doit réciter, selon le Livre des Morts qui  intéresse  tant Millet, une « confession négative », véritable déclaration d’innocence énumérant les péchés non-commis afin de purifier les âmes avant leur entrée au royaume d’Osiris.

Millet se déclare donc innocent sans renier ses actes presque incroyables qu’il expose dans toute la cruauté de la guerre du Liban, « accélérateur assez puissant pour faire en sorte que j’aie l’expérience nécessaire à l’écriture » ; car Millet veut écrire, allant même jusqu’à assimiler devant « cette femme, ma mère » l’écriture à la vie, en retenant le conseil maternel que « pour écrire, il fallait ne pas être paresseux et, surtout, avoir beaucoup vécu, et qu’on ne connaissait rien de la vie si on n’avait pas connu la guerre ».

« Prêt à tout pour devenir écrivain » car c’est en devenant écrivain qu’il sortira de « l’insignifiance », de sa condition de « rien », Millet se fait engager en France par un homme « qui ressemble à Proust » et la suite se compose d’événements ancrés dans l’horrible guerre du Liban : le Holiday Inn, la Quarantaine, Nebaa, Damour, Tell ez Zaatar, des « évènements » – les Libanais rejetant longtemps le mot tabou de guerre – entraînant la chute dans le monde des morts ou, au mieux, des morts vivants.

Puis ce « spectacle » de guerre – et Millet insiste sur le mot « spectacle » – est inoffensif, un spectacle comme le cinéma ne pouvant tuer. Le cœur de cette confession négative s’enfouit alors dans la conscience d’un Millet « guerrier », « combattant », « fou, peut-être » mais jamais « meurtrier », « assassin » ou « criminel » et ressort aujourd’hui en une affirmation solennelle, criante : « Richard Millet est innocent ! »
Son innocence, Millet la doit aussi à son monde « à l’agonie », celui de son enfance au « pays de Siom » – en fait Viam –, à sa grand-tante, au père qu’il n’a pas connu, à la mère qu’il ne connaît vraiment que dans son adolescence, à son « unique soutien », sa sœur « qui ne l’était pas du tout » et à son engagement à « maintenir » par l’écriture le monde de Siom, soucieux que les Siomois « ne soient pas tout à fait oubliés ».

La confession négative de Millet est aussi une affirmation positive, un engagement de l’écrivain en faveur de ce « pays de Siom » en dehors duquel il n’est plus « rien », engagement que le lecteur ressent par une série agréable de digressions qu’un détail au Liban provoque, renvoyant écrivain et lecteur, désormais voyageur, dans un monde qui existait encore. Ainsi, le Liban rappelle Siom ; le Liban est Siom, surtout ce village de Feytroun où Millet passe un mois à protéger la famille de ses compagnons d’armes Roula et Nabil.

Affirmations positives également quand Millet avance ses idées sur le communisme, l’Islam, la langue et la littérature et l’état actuel de l’Europe dont le seul mérite – Millet le reconnaît à la dernière page – aura été de lui procurer la paix nécessaire à l’écriture, dernière page emportant aussi Millet sur le territoire d’un regret, celui de ne pas avoir choisi entre les Libanaises « qui voulaient » de lui et que seule la guerre avait pu lui faire oublier en lui permettant « d’être libre, heureux, plus vivant que je ne le serais jamais », dernière ligne qui, mise en vis-à-vis avec la première – « J’ai dû tuer des hommes autrefois, et des femmes, des vieillards, peut-être des enfants » – évoque une sorte de vase communicant spirituel et effrayant.

Mais la dimension insoutenable de La Confession négative figure en couverture. « Récit » et non « Roman », un récit étant vérité, « le souvenir d’un culte disparu ». Millet, l’homme « qui n’aime personne » – un écrivain ne pouvant « aimer que le fait d’écrire » – cherche dans sa « prose guerrière » à comprendre cette guerre « innommable » du Liban et cet Orient si compliqué vers lequel il s’est embarqué aux côtés des chrétiens en 1975 au sein d’un engagement qui « avait quelque chose d’injustifiable » et que « c’était au nom de cet injustifiable que j’écrivais, et que j’écris maintenant ce récit ».

Mal rapportée par une presse avec qui l’écrivain entretient « les plus mauvais rapports », la guerre du Liban reçoit avec Millet un éclairage engagé qui « cloue » ceux qui le méritent « au pilori » à un moment où les Libanais ne se sont pas décidés à imiter l’écrivain, résolus au contraire à défendre ceux qui ont contribué à faire de leurs vies, les misères – les « ombres » serait-on tenté d’écrire – qu’elles sont aujourd’hui. Ainsi Millet le « maudit », parfait produit de – justement – cette maudite guerre du Liban rend aux Libanais, au 34e anniversaire de leur calvaire, le don de la mémoire pour mieux juger leurs bourreaux et mieux se recueillir sur leurs morts.
 
 
Opale
« C’était au nom de cet injustifiable que j’écrivais, et que j’écris maintenant ce récit »
 
BIBLIOGRAPHIE
La confession négative de Richard Millet, Gallimard, NRF, 2009, 525 p.
 
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