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2018-08 / NUMÉRO 146   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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L'omniprésente double-pensée du totalitarisme selon Orwell


Par Tarek Abi Samra
2018 - 08
1984 n’est pas un roman à thèse. En l’écrivant, Orwell ne visait pas à démontrer une platitude, à savoir que le totalitarisme est mauvais. Rigoureusement parlant, son intention n’était même pas de dénoncer ce type de régime politique, mais plutôt de dévoiler les mécanismes intellectuels et psychologiques qui le sous-tendent et de faire voir que ceux-ci sont également à l’œuvre dans les démocraties libérales. 

L’on ne disposait, jusqu’à très récemment, que d’une seule traduction française de ce chef-d’œuvre, celle d’Amélie Audiberti, qui remonte à 1950. Or les éditions Gallimard viennent d’en publier une nouvelle, signée Josée Kamoun, traductrice, entre autres, de Philip Roth, Jonathan Coe et Jack Kerouac. La divergence entre les deux traductions est extrême, surtout parce que Josée Kamoun a fait un choix qu’à notre connaissance, aucun traducteur n’a jamais osé prendre : elle a changé le temps du récit. « En anglais le prétérit [le simple past employé par Orwell] c'est le temps de tous les récits : écrits, oraux, solennels, argotiques, justifie-t-elle dans un entretien à France Culture. Mais il n'introduit aucune distance entre l'oral et l'écrit. Il n'en va pas de même en français. Le passé simple (…) a toujours une certaine raideur… » Pour préserver l’atmosphère cauchemardesque de 1984, et arguant qu’un traducteur ne traduit ni des mots ni des phrases, mais des effets, elle a donc opté pour le présent de l’indicatif. Ce choix audacieux est efficace : l’emploi du présent fait ressortir la qualité onirique du roman tout en renforçant l’identification du lecteur à Winston Smith, cet homme ordinaire égaré dans un monde totalitaire, et qui tente désespérément de préserver son esprit – son unique espace de liberté – de l’intrusion du Parti. 

L’autre différence majeure concerne la traduction de certains termes ou concepts crées par Orwell et qui sont passés dans le langage commun. Le novlangue, « la seule langue dont le vocabulaire rétrécit chaque année », et qui a pour fonction de « rétrécir le champ de la pensée », devient, chez Josée Kamoun, le « néoparler », une traduction littérale de Newspeak. La justification de la traductrice, à savoir que le Newspeak « n’est pas une langue (…) mais une anti-langue » inventée pour détruire la pensée, est peu convaincante, surtout que le mot « novlangue », entré dans les dictionnaires, est d’un usage courant et ne prête guère à confusion. Mal inspirée est également sa décision de rebaptiser la « Police de la pensée » (Thought Police) et le « crime par la pensée » (Thoughtcrime), qu’elle a respectivement traduit par « mentopolice » et « mentocrime » (de mental ; ou bien de mens, qui signifie esprit en latin), néologismes qui peuvent demeurer plus ou moins opaques pour ceux qui n’ont pas une connaissance préalable du roman.

D’ailleurs, ces deux termes, avec le concept de « double-pensée », sont au cœur de la définition orwellienne du totalitarisme. L’essence de celui-ci, c’est précisément le contrôle total des esprits. La surveillance constante, la torture et les camps de concentration ne sont qu’accessoires ; ce sont des moyens pour aboutir à la domination sur les intellects des humains, ou plutôt pour dresser l’individu à contrôler lui-même sa propre pensée. Dans le monde de 1984, le seul crime véritable n’est ni le délit d’opinion, ni la rébellion, mais tout simplement le crime commis par la pensée. Est criminelle toute pensée, si insignifiante soit-elle, qui n’est pas absolument conforme à la doctrine du Parti. Or, puisque cette doctrine repose sur un déni des faits objectifs, et qu’elle peut se transformer d’un jour à l’autre, l’individu doit alors, pour lui prêter foi, maîtriser la technique de la double-pensée, c’est-à-dire être capable soit d’adopter simultanément deux opinions qui s’annulent, soit de les adopter successivement en oubliant qu’il a changé de croyance.

L’objectif ultime du Parti est donc de briser le rapport de l’individu à la vérité pour en faire un être absolument malléable. C’est un idéal que partagent toutes les grandes idéologies depuis le début du XXe siècle : façonner l’homme, lui faire croire tout et n’importe quoi, le dresser à renier le bon sens et même parfois le témoignage de ses propres sens, tel est leur projet. Projet qui a partiellement réussi, la double-pensée étant devenue la chose du monde la mieux partagée. Comment expliquer autrement qu’un journaliste libanais puisse croire au droit des peuples à la liberté tout en soutenant le régime syrien ? Ou qu’il se déclare laïque et défend les droits de la femme et ceux de la communauté LGBT, tout en votant pour le Hezbollah ? Est-ce du cynisme ? Non, c’est probablement de la double-pensée.

 
 BIBLIOGRAPHIE  
1984 de George Orwell, traduit de l’anglais pas Josée Kamoun, Gallimard, 2018, 384 p. 
 
 
D.R.
 
2018-08 / NUMÉRO 146