FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2013-06 / NUMÉRO 84   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Poème d’ici
Marcher le plus longtemps possible


Par Iman Mersal
2012 - 09

Née en 1966 à Mit ‘Adlan, Iman Mersal est une poète égyptienne. Après une licence d’arabe à l’Université de Mansoura, elle poursuit ses études au Caire et coédite de 1985 à 1988 le magazine féministe indépendant Bint al-Ard (Fille de la terre). Elle se lie vers 1994 avec les jeunes poètes qui formeront le groupe al-Garrâd (Les Sauterelles). Elle a publié plusieurs recueils de poèmes dont Marcher le plus longtemps possible (Charqeyyat, 1997), Un corridor sombre adapté à l’apprentissage de la danse (Charqeyyat, 2004) et Géographie alternative (Charqeyyat, 2006). Sa poésie a été traduite en diverses langues et un recueil de morceaux choisis These are not oranges, my love (Ce ne sont pas des oranges, mon amour) a paru chez Sheep Meadow Press (2008). Dans sa poésie s’exprime une écriture étonnante et dépouillée qui a contribué au renouveau de la poésie arabe des années 1990. Iman Mersal vit au Canada depuis 1998 et enseigne la littérature arabe et comparée à l’Université d’Alberta.

 

 

Marcher le plus longtemps possible  (extraits)

 

Oui, le nœud papillon du chef – comme une flèche pointant dans deux directions opposées – était bien fatigué, et on n’a pas vu les doigts des musiciens. 

 

(…) Non, en fait l’ambiance était étouffante, comme si vous étiez dans une caserne, obligé de répéter l’hymne national. Sauf que, comme vous le savez, il pleut en général dans les films étrangers.

 

On n’a pas regretté que le concert soit terminé. Plutôt que de filer le drame vers l’autre rive, on a traversé le pont et on a fait le salut au vendeur de colifichets qui rentrait du mouled d’el-Hussein.

 

Oui, je les ai perdus au milieu d’un troupeau de chameaux qui sortaient de la Ligue arabe. Quand on s’est retrouvés, on a donné quelques cigarettes au soldat en faction devant un immeuble dont il ne connaît pas le nom. Enfin on est arrivés au bar du centre-ville, pleins d’humanité et d’égratignures éparses.

 

Il nous a fallu nous asseoir là quatre ans. On a lu Samir Amin, tenté d’égyptianiser Henry Miller. Kundera, lui, a changé nos façons de justifier la trahison.

 

Là aussi on a reçu une lettre d’un ami qui vit à Paris, il disait qu’il a découvert en lui quelqu’un d’autre et qu’il n’arrive pas à s’y habituer, qu’il traîne chaque jour sa misère sur des trottoirs plus lisses que ceux du tiers-monde et qu’il se démolit bien mieux. On a passé des mois à l’envier et à souhaiter qu’ils nous expulsent vers une autre capitale.

 

(…) On criait, on gueulait, mais personne ne nous comprenait. Quand le plus âgé d’entre nous a proposé qu’on devienne positifs, j’étais en train de réfléchir au moyen de transformer les toilettes publiques en pleuroirs et les grandes places en urinoirs. À ce moment-là, un intellectuel entre deux âges a apostrophé son ami : « Quand je parle de démocratie, tu la fermes et tu t’écrases. »

 

(…) Il ne nous restait plus que le cimetière de l’Imam. On s’est assis là, une autre année, à humer l’odeur de la goyave. Quand j’ai décidé de les quitter, tous, de marcher seule, j’avais trente ans.

Traduit de l’arabe par Richard Jacquemond 

 
 
D.R.
 
2013-06 / NUMÉRO 84