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Poème d’ici
Exercice d’écriture du vendredi 14 janvier 2011


Par Moncef Louhaïbi
2012 - 02
L’une des voix les plus originales de la poésie tunisienne, Moncef Louhaïbi est né en 1949 à Kairouan. Professeur de littérature arabe à l’Université de Kairouan, il a publié plusieurs recueils poétiques dont : Tables en 1982, Manuscrit de Tombouctou en 1998, Les affaires de la femme qui a oublié de grandir et Diwan al-Ouhaibi, tous deux en 2010. Moncef Louhaïbi est aussi l’auteur de courts-métrages documentaires et de fictions dont Pays qui me ressemble, En attendant Averroès, Paul Klee à Hammamet et Devant les portes de Kairouan.



Que toute chose se taise ici, ce vendredi :
le frémissement des oiseaux, à l’aube de la Tunisie verte,
ses cloches qui sonnent depuis un arc-en-ciel,
ses arbres qui chantent.
Que toute chose se taise :
les sons des téléphones, le bruit des pioches.
Que toute chose se taise ce vendredi :
les femmes pleurant notre voisin qui agonise
ce vendredi
les rires des belles filles qui accourent sous la
pluie fine, vers l’école,
ce vendredi
 
Que la pluie cesse de tomber
ce vendredi
Qu’elle accroche ses cloches de cristal
dans l’air et dans les nuages
Qu’elle attende
que 17h sonne
Après, elle aura droit à tomber avec abondance
Que notre voisin reporte sa mort jusqu’à 17h
 
Que toute chose se taise
ce vendredi :
cette femme qui appelle tantôt son fils
tantôt son chien
Qu’elle soit comme le chien
Lui qui dresse ses oreilles
Pressentant ce que nous les bergers, ne pressentons jamais
 
Que toute chose se taise
ce vendredi
le tintement de leurs verres
le chuchotement de leurs bouteilles
dans al-Mazar
Dis-leur :
vous qui traversez la terrasse du jour
vers un bar qui ouvre le vendredi
un peu de silence
ce n’est rien
et attendez 
que 17h sonne
 
Que toute chose se taise ce vendredi :
les chansons des bergers
l’appel à la prière
dis-leur
ne faites pas la prière
ce vendredi
ne lisez pas la Fatiha 
levez-vous comme les Tunisiennes et les Tunisiens
en ce vendredi
Que vous psalmodiez : louange au peuple 
notre seigneur à nous tous
Que vous psalmodiez : louange au soleil
que le peuple fait rouler en ses mains
Que vous psalmodiez : louange à la terre
que le peuple entoure
et fait tourner dans ses mains
 
Que toute chose se taise
ce vendredi :
les élèves
même s’ils chantent :
« Si le peuple veut un jour la vie
le destin se doit de répondre »
Dis-leur
ne saluez pas le drapeau
ce vendredi
il y a une voix qui vient
une voix qui illumine
pour nous apprendre
et apprendre ce crayon
 
Un peu de silence
toi vent
toi pluie
toi orage
Un peu de silence
vous véhicules et trains 
qui partez depuis le matin
Que toute chose ici et là se taise :
Les caravanes de chameaux et de chiens
qui traversent le Sahara de Douz
Les bateaux, allant et venant
en Méditerranée
hissant des voiles
déployant des filets
Les phares qui éclairent
à travers le gypse du brouillard
 
Que toute chose se taise :
Les pirates
Le piétinement des rames
Le reflux sur la côte tunisienne
 
Un peu de silence
mes frères
mes camarades que j’aime
Que toute chose ici et là
se taise maintenant
17h sonnent
Que nous soyons tout oreille
Ici tout est silencieux
Vous n’entendez rien?
Mais si, écoutez bien
C’est le bruit de ses bottes
Le despote
qui s’enfuit
qui part
en hâte
qui traîne ses pas lourdement
vers l’endroit où
il s’endormira
dans un cadavre vide.
 
 
*Traduit de l’arabe par Moncef Louhaïbi
 
 
D.R.
 
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