FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Inédit
Mai 68 a dégoupillé les émotions…


Par Youssef Mouawad
2018 - 05
… et ces émotions se sont exprimées sur le mode tribal et primaire. Et tant pis pour Régis Debray s’il a opposé les intellectuels aux tribus* ; les clercs, les universitaires et les doctorants peuvent réagir en meutes, mus qu’ils peuvent être par l’instinct grégaire. Car c’est bien l’intensité émotionnelle, la surenchère verbale et l’unanimisme illusoire qui portèrent la jeunesse sur les barricades. Ainsi, on n’aurait pas tout dit sur le fameux printemps qui opposa les pavés contestataires aux CRS dépeints comme des kapos. Le structuralisme et ses structures « ne descendant pas dans la rue », le post-idéologisme pointait déjà le nez et l’esprit de corps soudait les révoltés, toutes obédiences confondues.

Pasolini, peu enclin à défendre l’ordre bourgeois, s’en était pris à ces jeunes gens repus, à ces fils de nantis, saisis de convulsions. Il s’adressait à eux en ces termes : « Je vous hais, chers étudiants. » Et dans un poème célèbre dans les annales littéraires italiennes, il proclama : « Lorsqu’hier (…) vous vous êtes battus avec les policiers, moi je sympathisais avec les policiers. Car les policiers sont fils de pauvres. Ils viennent de sous-utopies, paysannes ou urbaines. »

Or ladite kermesse pouvait être envisagée comme « le carnaval de Romans »** ou comme l’épidémie insensée qui ravagea Strasbourg en 1518, quand près de quatre cents personnes furent saisies d’une fièvre dansante pendant des jours et des jours : elles finirent par mourir d’épuisement. Alors pourquoi ne pas voir dans le happening de Mai 68 un soulèvement de bédouins pillards ? 

À rappeler que tout a commencé à cause des femmes : l’interdiction faite aux étudiants de les recevoir dans leurs chambres à la Cité universitaire, a mis le feu aux poudres. Comme si le gouverneur d’une place fortifiée des confins du désert arabique refusait d’accorder la main de sa fille à un cheikh des banu-Shumar ! C’est au soulèvement que les tribus estudiantines vont appeler : les émotions déchaînées ne peuvent être endiguées. Le gouverneur de la place de Paris, faute d’instructions, n’ose pas écraser la rébellion des pouilleux dans l’œuf. L’insurrection se propage comme une traînée de poudre. Les communautés surchauffées des principales villes, voyant que la répression tardait à se manifester, appellent à défier l’autorité et à occuper les places publiques. En face, le pouvoir établi hésite, il n’y aura pas de répression ou si peu. Le sang ne coulera pas et la chienlit vole de victoire en victoire... 

Ceux de Nanterre font leur jonction avec ceux du Quartier latin. Et même si les argousins ne fraternisent pas avec les insurgés, l’Odéon est envahi par la foule et l’on y prend la parole comme on avait pris la Bastille en 1789 (Michel de Certeau). Les « katangais » imposent une forme de terreur dans la Sorbonne occupée. Les voitures sont brûlées, les vitrines brisées, le vandalisme est l’expression communautaire d’une liberté orageuse longtemps brimée. Cohn-Bendit, prophète arrivé d’Allemagne, accorde la parole à Aragon qu’il qualifie cependant de traître. En ce moment d’éructation, tout semblait possible sous les applaudissements.

La violence du spontanéisme et les passions débridées se déchaînèrent dans un monde rassasié et régi par le consumérisme. Qui oserait prétendre qu’on se battait pour son bifteck ?

Mai 68 fut une émotion forte, fugace et puis discontinuée. Une théophanie… Et l’extase vécue a réenchanté le monde.

Personnellement les événements de Mai 68 ne m’ont pas touché. J’étais à Ehden à préparer mes examens de 3e année de Droit. C’est par la suite, en poursuivant mes études en France, que j’ai saisi l’ampleur du phénomène que j’avais raté.

* L’Intellectuel face aux tribus de Régis Debray, CNRS Editions, Paris, 2008.

** « En février 1580, les habitants de Romans(Dauphiné) s’étaient déguisés et avaient dansé à perdre l’âme. Ils s’étaient défiés entre artisans et notables dans le happening quotidien du carnaval. Un théâtre populaire et spontané opposait rue contre rue, confrérie contre confrérie. Puis au terme d’une embuscade, (…) ils se sont entretués. » in Le Carnaval de Romans d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Gallimard, 1979, 4e de couverture.
 
 
D.R.
« Mai 68 fut une émotion forte, fugace et puis discontinuée. Une théophanie… Et l’extase vécue a réenchanté le monde. »
 
2018-10 / NUMÉRO 148